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Actes des journées d’études organisées en novembre 2003 par l’ŒIL
(Observatoire de l’Écriture, de l’Interprétation et de la Lecture)
sous la présidence d’Albert Fachler.

 


Introduction
par Albert Fachler

Peu de silence aussi rempli que celui où vit le lecteur de littérature. Silence paradoxal : l’échange avec les livres a tout d’une intensité brouillée, d’une obstinée cacophonie. Le lecteur est d’abord un moi dispersé par la lecture, signataire du pacte le plus définitif avec un texte auquel il accorde des droits exorbitants. Tu m’informeras, tu me distrairas, tu seras mon miroir, tu seras ma conscience, tu seras mon plaisir, tu seras mon corps, tu m’ouvriras la vérité. Cette liste inachevée de commandements implicites suffit à rendre difficile une connaissance de la lecture. Il faut admettre à son égard comme une indiscrétion, une curiosité déplacée : le lecteur, plus que d’autres, sait le sens d’une vie privée. La lecture résiste à l’analyse, se refuse à l’examen. Elle menace, comme Diane, de lâcher une meute intraitable contre celui qui prétendrait la dévoiler. Aussi privée que la nudité d’une déesse au bain, la lecture exige la plus grande discrétion : elle est une « pratique » comme le dit Claude Burgelin, lecteur rusé qui approche son sujet au détour d’une question : « la lecture, une pratique impensable ? »
Entre dénégation — je désire penser la lecture — et délicatesse — je ne veux pas la compromettre — la question décide d’une distance réflexive. Ainsi posée, elle aura rassemblé plusieurs lecteurs-auteurs de leur lecture, qui font de leur identité un dosage unique entre savoir et confidence, entre vie privée et discours construit. Bien souvent les raisons de lire ont l’apparence des passions mais, et c’est une des surprises de ce colloque, il arrive que la passion de lire suscite mieux qu’on n’imagine une raison plus sûre. Si lire est un échange intime déréglé, dire sa lecture, est un échange exigeant, soucieux de précision, de clarté et donc de raison.
Ainsi la lecture raisonnée de la lecture tiendra lieu de « pensée », de pensée sans doute moins contrainte parfois que celle des philosophes dont Sylvain Santi croise les réflexions avec celles de Blanchot ou de Quignard à travers l’esquisse d’une « solitude partagée » : la lecture a lieu paradoxalement, tout contre un discours dont, peut-être, elle donne à voir l’ironie. L’horizon du lecteur ne semble donc pas nécessairement une pensée mais bien une pratique éclairée : c’est l’évidence pour Sabine Wespieser, éditrice, dont la lecture dirige la décision de publier un écrivain et donc la distinction la plus risquée. Discerner l’écrivain dans le manuscrit équivaut à rechercher avec son auteur une affinité à inventer, une confiance à partager. L’auteur se rebelle vite et parfois durablement contre toute tentative mal conduite d’immixtion : Queneau en reste l’exemple pour Claude Debon qui rapporte avec drôlerie les mésaventures de ceux qui ont crû tenir de sa part des clefs de lecture. Les serrures en trompe-l’œil ont été malicieusement multipliées, tout comme elles le sont, mais cette fois sans malice, par Bataille. Bataille veut être lu d’une certaine façon, ses textes intègrent un ensemble de dispositifs que Jean-François Louette met au jour et qui dénotent chez l’auteur du Bleu du Ciel le désir de contrôler son lecteur. Dans ce cas lire devient une fiction ou plutôt une « parafiction » qu’il reviendrait aux écrivains d’expliciter. Christian Doumet examine dans ce sens combien le frontispice met en scène la relation de l’auteur et du lecteur et comment cette relation devient une dimension de la lecture elle-même. Du lecteur aussi qui fréquente les écrivains comme d’autres lui-même, à la façon du personnage d’André dans la nouvelle d’Eric Holder où la naissance d’un lecteur se fait par différenciation d’avec son mentor en littérature : je lis ce que tu me conseilles, je lis comme toi, je lis d’autres livres, je lis autrement que toi. Quatre phases d’une naissance toujours inachevée pour Patrick Longuet : le lecteur harmonise constamment les âges de sa vie dont la lecture maintiendrait vive la coexistence. Cette immortalité de soi vécue pendant le temps mortel, a les qualités d’un moment choisi et commande un cérémonial du désir dont Claude Burgelin parcourt en gourmet tout le feuilleté de sens. L’intimité du lecteur s’accommode mal d’une médiatisation : elle tient à sa nuit contre le jour, à sa froideur dit même Daniel Bougnoux, en attente d’un réchauffement public. La lecture produirait un être en puissance de chaleur, en même temps qu’en dépendance du secret. Reste que le plaisir de lire se communique avec difficulté, sa découverte dépend d’un hasard singulier qui serait mis à la disposition de tous. Jean-Paul Gavard-Perret retrouve le fil improbable qui, de son enfance à Beckett, lui aura découvert une fraternité supérieure. Le lecteur a ses œuvres choisies qu’il admire, qu’il distingue et dont jamais on aura assez bien épelé toute la langue : le goût de la micro-lecture inspire ainsi Marc Henri Arfeux comme pour se désenvoûter de Julien Gracq ou peut-être étendre l’envoûtement… Enfin la collectivité des lecteurs a pour envers une bibliothèque hors de portée d’un seul. Toujours il reste à découvrir, parfois tout près d’un nom connu, là où Magali Croset rencontre Bona de Mandiargues et son engagement de femme artiste dans les dernières saisons du surréalisme. Dire que la lecture engage, sans préciser ce qu’elle engage, revient à la rendre à son silence. Ce serait s’arrêter trop tôt parce qu’il n’y a pas de conscience politique sans les livres : les écrivains maintiennent l’Histoire vivante, font de la mémoire une confidente choisie, celle qu’écoute Hervé Gaymard pour entendre son temps. Dès lors la lecture a force de mot d’ordre, plus encore elle renvoie comme un credo partagé chacun à tous les autres. Chaque lecteur de plus rapproche la société d’une utopie, celle d’une collectivité qui se parle : Jack Ralite invente chaque jour cette utopie nourrie de livres. Et voici que le secret du lire a forme de vœu, de prière toute laïque ou d’intelligence heureuse mais en toute discrétion.

Jean Derive, professeur honoraire à l’université de Savoie, précise les termes du débat : « La lecture, une pratique impensable ? ». C’est ce point d’interrogation, fondamental, qui permet précisément d’ouvrir un espace entre deux conceptions de la lecture appliquée à la fiction littéraire et à la poésie :
- d’une part, celle qui considère cette pratique comme « impensable », à entendre ici dans le sens d’absurde, de frivole et d’irresponsable. S’abandonner à la lecture serait une chose impensable pour des gens sérieux parce q’une telle attitude consisterait à fuir la vie, une prétendue « vraie vie » à laquelle on opposerait alors les chimères de la fiction et du rêve poétique ;
- d’autre part, celle qui pense à l’inverse que lecture et littérature ne sont pas opposées à la vie mais représentent au contraire une nourriture indispensable à qui veut vivre pleinement sa vie ; ce qui n’empêche pas parfois de la dire aussi « impensable », mais cette fois selon une autre acception qui signifierait plutôt « indicible ».
La lecture serait alors, pour ceux qui pensent ainsi, une pratique immédiate impossible à théoriser, l’expression d’un besoin vital q’on ne peut pas davantage expliquer que le fait de respirer. Il conviendra de se demander si, au-delà de ce point de vue « spontanéiste », un discours raisonné peut être tenu à propos du sens à donner à la pratique de la lecture.
Nous allons donc avoir sur ce sujet une série d’interventions qui ne seront pas seulement, je pense, des exposés purement théoriques, mais qui supputeront aussi sur l’expérience concrète des intervenants, leur donnant ainsi une dimension quelque peu engagée. Ces témoignages raisonnés pourront porter à la fois sur une expérience personnelle dans ce qu’elle a de plus intime mais aussi sur l’examen d’expériences collectives, notamment dans le cadre de la lecture publique. Chacun pourra dire ainsi quelles sont, à son avis, les incidences de la pratique de la lecture sur sa vie et plus largement sur la vie, ce qui induira automatiquement la question de la transitivité du verbe « lire ». L’impact de la lecture sur la vie dépendra en effet également de l’objet qui est lu, tous les livres, tous les auteurs ne se valant pas pour le sujet qui lit. Qui n’a pas son (ou ses) auteur(s) fétiche(s) ? C’est ainsi que plusieurs intervenants seront amenés à nous entretenir d’un dialogue avec un auteur particulier qui a été fondamental pour orienter leur vie.

 

 

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