Introduction
par Albert Fachler
Peu de silence aussi rempli que celui
où vit le lecteur de littérature. Silence paradoxal :
l’échange avec les livres a tout d’une intensité
brouillée, d’une obstinée cacophonie. Le lecteur
est d’abord un moi dispersé par la lecture, signataire
du pacte le plus définitif avec un texte auquel il accorde des
droits exorbitants. Tu m’informeras, tu me distrairas, tu seras
mon miroir, tu seras ma conscience, tu seras mon plaisir, tu seras mon
corps, tu m’ouvriras la vérité. Cette liste inachevée
de commandements implicites suffit à rendre difficile une connaissance
de la lecture. Il faut admettre à son égard comme une
indiscrétion, une curiosité déplacée : le
lecteur, plus que d’autres, sait le sens d’une vie privée.
La lecture résiste à l’analyse, se refuse à
l’examen. Elle menace, comme Diane, de lâcher une meute
intraitable contre celui qui prétendrait la dévoiler.
Aussi privée que la nudité d’une déesse au
bain, la lecture exige la plus grande discrétion : elle est une
« pratique » comme le dit Claude Burgelin, lecteur rusé
qui approche son sujet au détour d’une question : «
la lecture, une pratique impensable ? »
Entre dénégation — je désire penser la lecture
— et délicatesse — je ne veux pas la compromettre
— la question décide d’une distance réflexive.
Ainsi posée, elle aura rassemblé plusieurs lecteurs-auteurs
de leur lecture, qui font de leur identité un dosage unique entre
savoir et confidence, entre vie privée et discours construit.
Bien souvent les raisons de lire ont l’apparence des passions
mais, et c’est une des surprises de ce colloque, il arrive que
la passion de lire suscite mieux qu’on n’imagine une raison
plus sûre. Si lire est un échange intime déréglé,
dire sa lecture, est un échange exigeant, soucieux de précision,
de clarté et donc de raison.
Ainsi la lecture raisonnée de la lecture tiendra lieu de «
pensée », de pensée sans doute moins contrainte
parfois que celle des philosophes dont Sylvain Santi croise les réflexions
avec celles de Blanchot ou de Quignard à travers l’esquisse
d’une « solitude partagée » : la lecture a
lieu paradoxalement, tout contre un discours dont, peut-être,
elle donne à voir l’ironie. L’horizon du lecteur
ne semble donc pas nécessairement une pensée mais bien
une pratique éclairée : c’est l’évidence
pour Sabine Wespieser, éditrice, dont la lecture dirige la décision
de publier un écrivain et donc la distinction la plus risquée.
Discerner l’écrivain dans le manuscrit équivaut
à rechercher avec son auteur une affinité à inventer,
une confiance à partager. L’auteur se rebelle vite et parfois
durablement contre toute tentative mal conduite d’immixtion :
Queneau en reste l’exemple pour Claude Debon qui rapporte avec
drôlerie les mésaventures de ceux qui ont crû tenir
de sa part des clefs de lecture. Les serrures en trompe-l’œil
ont été malicieusement multipliées, tout comme
elles le sont, mais cette fois sans malice, par Bataille. Bataille veut
être lu d’une certaine façon, ses textes intègrent
un ensemble de dispositifs que Jean-François Louette met au jour
et qui dénotent chez l’auteur du Bleu du Ciel le désir
de contrôler son lecteur. Dans ce cas lire devient une fiction
ou plutôt une « parafiction » qu’il reviendrait
aux écrivains d’expliciter. Christian Doumet examine dans
ce sens combien le frontispice met en scène la relation de l’auteur
et du lecteur et comment cette relation devient une dimension de la
lecture elle-même. Du lecteur aussi qui fréquente les écrivains
comme d’autres lui-même, à la façon du personnage
d’André dans la nouvelle d’Eric Holder où
la naissance d’un lecteur se fait par différenciation d’avec
son mentor en littérature : je lis ce que tu me conseilles, je
lis comme toi, je lis d’autres livres, je lis autrement que toi.
Quatre phases d’une naissance toujours inachevée pour Patrick
Longuet : le lecteur harmonise constamment les âges de sa vie
dont la lecture maintiendrait vive la coexistence. Cette immortalité
de soi vécue pendant le temps mortel, a les qualités d’un
moment choisi et commande un cérémonial du désir
dont Claude Burgelin parcourt en gourmet tout le feuilleté de
sens. L’intimité du lecteur s’accommode mal d’une
médiatisation : elle tient à sa nuit contre le jour, à
sa froideur dit même Daniel Bougnoux, en attente d’un réchauffement
public. La lecture produirait un être en puissance de chaleur,
en même temps qu’en dépendance du secret. Reste que
le plaisir de lire se communique avec difficulté, sa découverte
dépend d’un hasard singulier qui serait mis à la
disposition de tous. Jean-Paul Gavard-Perret retrouve le fil improbable
qui, de son enfance à Beckett, lui aura découvert une
fraternité supérieure. Le lecteur a ses œuvres choisies
qu’il admire, qu’il distingue et dont jamais on aura assez
bien épelé toute la langue : le goût de la micro-lecture
inspire ainsi Marc Henri Arfeux comme pour se désenvoûter
de Julien Gracq ou peut-être étendre l’envoûtement…
Enfin la collectivité des lecteurs a pour envers une bibliothèque
hors de portée d’un seul. Toujours il reste à découvrir,
parfois tout près d’un nom connu, là où Magali
Croset rencontre Bona de Mandiargues et son engagement de femme artiste
dans les dernières saisons du surréalisme. Dire que la
lecture engage, sans préciser ce qu’elle engage, revient
à la rendre à son silence. Ce serait s’arrêter
trop tôt parce qu’il n’y a pas de conscience politique
sans les livres : les écrivains maintiennent l’Histoire
vivante, font de la mémoire une confidente choisie, celle qu’écoute
Hervé Gaymard pour entendre son temps. Dès lors la lecture
a force de mot d’ordre, plus encore elle renvoie comme un credo
partagé chacun à tous les autres. Chaque lecteur de plus
rapproche la société d’une utopie, celle d’une
collectivité qui se parle : Jack Ralite invente chaque jour cette
utopie nourrie de livres. Et voici que le secret du lire a forme de
vœu, de prière toute laïque ou d’intelligence
heureuse mais en toute discrétion.
Jean Derive, professeur honoraire à l’université
de Savoie, précise les termes du débat : « La lecture,
une pratique impensable ? ». C’est ce point d’interrogation,
fondamental, qui permet précisément d’ouvrir un
espace entre deux conceptions de la lecture appliquée à
la fiction littéraire et à la poésie :
- d’une part, celle qui considère cette pratique comme
« impensable », à entendre ici dans le sens d’absurde,
de frivole et d’irresponsable. S’abandonner à la
lecture serait une chose impensable pour des gens sérieux parce
q’une telle attitude consisterait à fuir la vie, une prétendue
« vraie vie » à laquelle on opposerait alors les
chimères de la fiction et du rêve poétique ;
- d’autre part, celle qui pense à l’inverse que lecture
et littérature ne sont pas opposées à la vie mais
représentent au contraire une nourriture indispensable à
qui veut vivre pleinement sa vie ; ce qui n’empêche pas
parfois de la dire aussi « impensable », mais cette fois
selon une autre acception qui signifierait plutôt « indicible
».
La lecture serait alors, pour ceux qui pensent ainsi, une pratique immédiate
impossible à théoriser, l’expression d’un
besoin vital q’on ne peut pas davantage expliquer que le fait
de respirer. Il conviendra de se demander si, au-delà de ce point
de vue « spontanéiste », un discours raisonné
peut être tenu à propos du sens à donner à
la pratique de la lecture.
Nous allons donc avoir sur ce sujet une série d’interventions
qui ne seront pas seulement, je pense, des exposés purement théoriques,
mais qui supputeront aussi sur l’expérience concrète
des intervenants, leur donnant ainsi une dimension quelque peu engagée.
Ces témoignages raisonnés pourront porter à la
fois sur une expérience personnelle dans ce qu’elle a de
plus intime mais aussi sur l’examen d’expériences
collectives, notamment dans le cadre de la lecture publique. Chacun
pourra dire ainsi quelles sont, à son avis, les incidences de
la pratique de la lecture sur sa vie et plus largement sur la vie, ce
qui induira automatiquement la question de la transitivité du
verbe « lire ». L’impact de la lecture sur la vie
dépendra en effet également de l’objet qui est lu,
tous les livres, tous les auteurs ne se valant pas pour le sujet qui
lit. Qui n’a pas son (ou ses) auteur(s) fétiche(s) ? C’est
ainsi que plusieurs intervenants seront amenés à nous
entretenir d’un dialogue avec un auteur particulier qui a été
fondamental pour orienter leur vie.