Anne Roche
: La critique littéraire & ses présupposés
dans Europe pendant les années trente
Europe ne saurait échapper aux grands débats des années
vingt et trente sur le rôle des artistes et des intellectuels
au sein du mouvement révolutionnaire. C'est surtout à
la fin des années vingt que la question de leur spécificité
commence à être posée, avec Monde et Barbusse, et
elle se transforme selon des étapes bien connues, depuis la fondation
de l'AEAR (1932) jusqu'au Congrès pour la défense de la
culture (1935) puis au Front populaire (1936). Ce très rapide
rappel a pour seul objet de poser la question : par rapport à
cet arrière-plan général et international, comment
la revue se situe-t-elle ? Y a-t-il une " ligne " dominante,
ou n'est-elle pas traversée de contradictions ?
Au Congrès pour la défense de la culture, Jean-Richard
Bloch, évoquant l'enquête de Commune " Pour qui écrivez-vous
? ", cite la réponse de Valéry, qu'il résume
en " Pour moi-même ". Il simplifie ainsi une position
qui n'est certes pas engagée, mais qui n'est pas non plus idéaliste,
dans la mesure où elle met en jeu la notion de " travail
du texte ", donc de production littéraire. Or, l'implicite
de l'analyse de Bloch, c'est qu'il y a une attente sociale, émanant
du " peuple muet ", qui peut susciter l'uvre et obliger
l'artiste à se dépasser. " Nous aspirons désormais
à une alliance durable et permanente [...] entre le créateur
et la masse, [alliance que] une société constituée
comme la nôtre ne peut pas nous assurer de façon durable.
1 "
Cette aspiration est rendue plus urgente par l'actualité : "
Une menace semblable à celle de l'Affaire Dreyfus, mais [...]
qui couvre la terre entière 2 ". La référence
à l'affaire Dreyfus n'est pas anodine : il s'agit d'un temps
fort de l'engagement, où, la célébration du Centenaire
nous le rappelait récemment, le mot intellectuel apparaît
comme substantif, et ceux qu'il désigne comme agents de changement
social, pas seulement culturel. Dans la même période, les
différents écrivains qui collaborent régulièrement
à Europe se sentent particulièrement requis par l'actualité,
au détriment parfois de leur uvre : " Impossible,
ce mois-ci, d'écrire sur autre chose que sur l'événement.
Je n'ai rien lu que des journaux qui, pour la plupart, sans vergogne
comme sans risque, mentaient " note Guéhenno dans son Journal.3
La mission de l'écrivain, et du critique littéraire,
est donc de s'allier aux masses, mais selon plusieurs modalités.
L'écrivain doit les décrire _ description qui sera redondante
si elle s'adresse aux masses elles-mêmes, mais utile si elle s'adresse
à la bourgeoisie _ et éventuellement orienter la description
dans un sens politique, ce qui peut l'amener à proposer des directions,
utopiques ou non. Le critique littéraire doit, en décrivant
l'uvre, l'évaluer selon des critères complexes,
à la fois esthétiques, mais surtout sociaux et politiques
: il contribue parfois à révéler une dimension
politique restée cachée ou latente pour l'auteur lui-même
: c'est l'exemple célèbre de la lettre d'Engels à
miss Harkness sur Balzac.
La revue manifeste parfois la volonté de fonder une science du
littéraire : c'est ainsi qu'en janvier 1934, est publiée
la première partie du texte de Lénine, Léon Tolstoy,
miroir de la révolution russe, qui ne date jamais que de 1908,
avec une présentation de Romain Rolland 4. Un an plus tard, un
article d'H. Baymford-Parkes sur " Les limites du marxisme "
déplore que les critiques marxistes américains ne voient
qu'idéologie chez Bach et Shakespeare, leur reproche leur incapacité
à juger sur le plan esthétique, et affirme enfin que Marx,
Lénine et Trotsky 5 n'ont pas voulu détruire la culture
traditionnelle, mais " la rendre profitable aux masses 6 ".
Mais le plus souvent, cela reste dans l'implicite : s'il y a une discussion
du marxisme, elle se situe au plan de l'économique (par exemple
la controverse sur Henri de Man). C'est donc dans les choix des textes
publiés, et dans les critiques et recensions, qu'on peut tenter
d'apercevoir une ligne d'Europe.
Je commencerai par un exemple isolé, dont on peut hésiter
à décider s'il est significatif d'une volonté d'ouvrir
la littérature à des non-écrivains : sur le modèle
des rabkors soviétiques, L'Humanité avait ouvert un concours
littéraire dont les résultats furent publiés dans
le recueil Des ouvriers écrivent, recensé par Dabit. Celui-ci
demande au lecteur de " rejeter toute préoccupation esthétique,
ne pas sourire de quelques gaucheries, [ne pas] s'attarder à
découvrir des fautes ", souligne la valeur des témoignages,
qui ciblent aussi bien les autres ouvriers, qui s'y reconnaîtront,
que " tous ceux qui ne les connaissent qu'à travers des
romans pitoyablement réalistes, [...] des reportages mensongers
et faciles, des films et des couplets faubouriens 7 ". Mais le
plus original de sa recension réside dans l'analyse qu'il fait
du statut de ces écrivains occasionnels, dont certains peut-être
feront uvre par la suite, mais " il n'importe ". Cette
volonté de donner l'initiative au " peuple " est à
rapprocher du compte rendu que, dans le même numéro, Pierre
Gérôme fait des journées de février 1934
8. Mais peut-être le mot " peuple " n'a-t-il pas le
même sens chez les deux auteurs : sa polysémie reflète
les ambiguïtés, les tiraillements perceptibles chez les
collaborateurs de la revue. Quelques années après, Marcel
Aymé, faisant la satire du Front populaire dans Travelingue,
épinglera férocement la mode des écrivains prolétariens
avec la figure de Milou : " C'est plat, inepte, vulgaire et ennuyeux
au possible. Mais littérairement, c'est une chose très
curieuse, très forte, très belle.9 "
Au-delà de cet exemple sans doute trop particulier, quand il
s'agit d'ouvrages contemporains dont les auteurs sont de " vrais
" écrivains, les recensions comportent parfois des analyses
formelles qui ne manquent pas de pertinence. Ainsi la recension du Berlin
Alexanderplatz d'Alfred Döblin commence-t-elle par une référence
à Brecht, et aux procédés du cinéma : "
épisodes présentés comme par la voix compatissante
et impuissante qui contemplerait le jeu humain d'un autre monde, rues
bariolées d'enseignes qui défilent comme le personnage
avance [...] et, doublant le récit pour lui donner la puissance
de suggestion qu'a la précision de l'image, des monologues, courts
monologues hachés qui suivent la pensée errante de malheureux
qui ne pensent pas...10 ". Mais après une description juste
de l'intrigue et des personnages, le critique reproche au romancier
son attitude de " naturaliste ", et conclut sévèrement
: " peinture vraie qui révolte, mais qui porte en soi une
résignation peut-être plus révoltante encore : de
la misère de l'Alexanderplatz, il n'a tiré qu'une uvre
d'art [...] L'art de Döblin manque du même courage que celui
de Céline : tous deux sont des professionnels du désespoir.11
" À comparer avec la recension que Georges Bataille, l'année
précédente, consacre au Voyage au bout de la nuit dans
la revue de Souvarine, La Critique sociale 12. Mais, au sein même
d'Europe, l'unanimité n'était pas faite sur le cas Céline,
puisque, dans le même numéro, rendant compte d'un autre
roman, Dabit reconnaît : " Dans l'uvre de L.-F.Céline
on découvre une vraie grandeur, une révolte et une misère
véritablement payées par un homme.13 "
Même type de critique sous la plume de Philippe Soupault, rendant
compte d'Un mort tout neuf de Dabit : " Les "héros"
de M. Dabit sont désespérants [...] médiocres,
mesquins [...] Leur vie est une impasse et leur mort une décomposition.
[...] on souhaite que cette race disparaisse le plus vite possible.14
" Au moins loue-t-il Dabit de cette peinture lucide et réaliste
? Non : " je n'ai pu [...] m'empêcher de regretter l'impartialité
de l'auteur. [...] Il constate et enregistre. [...] Son silence nous
fait croire qu'il généralise et qu'il considère
que l'espèce humaine tout entière est composée
d'individus de cette sorte 15 ". Or c'est là que le bât
blesse : si l'on veut qu'après la disparition de cette bourgeoisie
" désespérante " puisse se construire l'homme
nouveau, il faut que, même dans l'Occident bourgeois _ où
la littérature ne peut avoir qu'une tâche critique _ soit
préservée la possibilité de l'émergence
d'un homme positif. Ce que peut-être Döblin et Dabit ne font
pas _ ce que Céline fermera brutalement avec un texte comme Mea
culpa où, plus qu'une critique de l'Union soviétique,
c'est une critique radicale de la foi en l'homme, de la croyance que
l'homme peut être (ou devenir) bon, qui est développée
: " Étouffer la dure vérité : que ça
ne colle pas les "hommes nouveaux" ! Qu'ils sont tous fumiers
comme devant ! 16 "
On pourrait multiplier les exemples du même type. Mais à
côté de ces recensions dont la conclusion à tout
le moins est orthodoxe, on en trouve d'autres plus nuancées,
plus souples, dont on peut se demander si les uvres elles-mêmes
n'appellent pas leur type de lecture : citons rapidement celle que Dabit
consacre à Sanctuaire 17, à Tandis que j'agonise 18, l'analyse
par Jean Cassou du roman de Matvéev, Les Traqués 19, ou
les pages que Dabit consacre aux Cloches de Bâle, qu'il préfère
largement aux Hommes de bonne volonté, ce qui ne l'empêche
pas d'exprimer un petit regret _ que le lecteur d'aujourd'hui peut volontiers
partager _ pour Le Paysan de Paris et Le Libertinage 20.
Enfin, paradoxe ou contre-emploi, la recension par Philippe Soupault
de L'Afrique fantôme de Leiris : on s'attendrait, vu le lieu de
parution, à ce que Soupault souligne les aspects de critique
anti-colonialiste qui sont incontestablement présents dans le
journal de voyage de Leiris. Mais, bizarrement, il choisit de ne voir
dans l'Afrique qu'un " prétexte ", un " fantôme
" : il analyse avec finesse les aspects du journal intime, "
les errements de ce voyageur pour qui le plus grand mystère reste
le sien ", " la terrible et merveilleuse décomposition
qui corrode l'homme d'action ", mais conclut que " l'Afrique
qu'il nous découvre est celle, plus vraie sans doute que les
livres dits de voyage nous la présentait (sic), d'un homme qui
se déplace dans son propre univers 21 ". Peu de mois après,
E.-F. Léopold dans son compte-rendu de Negro donne un rare exemple
d'une réflexion anti-impérialiste 22, alors que le numéro
suivant, avec Chefs noirs, offre un extrait accablant de niaiserie paternaliste
23. C'est dire que la revue, ici, ne semble pas briller par sa cohérence.
Aussi peut-être faut-il se demander s'il n'y a pas contradiction
entre les textes publiés et les critiques, d'une part, et d'autre
part s'il y a unanimité au sein de la revue. On a noté
qu'Europe a ouvert ses colonnes à Drieu la Rochelle, qui pourtant
y défendait déjà des idées que ne pouvaient
que rejeter les autres collaborateurs 24 ; ou à Henri de Man,
l'initiateur du planisme, auquel la revue a fait une large place dans
deux numéros 25 avant de l'attaquer quelques mois après
26.
Pour la première question, il faudrait procéder à
un dépouillement systématique : nous nous contentons ici
d'esquisser un début de réponse par un exemple de contradiction
interne : dans un même numéro, on trouve des poèmes
d'André Spire, un feuilleton de Philippe Soupault, et une critique
par Guéhenno de De Baudelaire au surréalisme de Marcel
Raymond, critique qui est une condamnation sans appel de l'aventure
surréaliste : " La révolte n'est jamais qu'une fantaisie
individuelle. La révolution, qui intéresse tous les hommes,
seule importe. Et la révolution poétique, comme l'autre,
ne se fera qu'à l'intérieur de la prison, là où
sont tous les autres, tous ceux qui ne sont pas poètes.27 "
Langue de bois, et qui peut s'appliquer à peu près à
n'importe quoi. Ce qui est reproché aux surréalistes,
c'est autant leur rejet de l'esthétique réaliste que leurs
critiques vis-à-vis du communisme et de l'Union soviétique.
Dabit, sévère aussi pour les surréalistes, sauve
tout de même leurs précurseurs : " divagations auxquelles
nous ont accoutumés les surréalistes, et jamais aucun
de ces cris déchirants et nécessaires que poussèrent
Lautréamont ou Rimbaud 28 ".
Quant au choix de textes, toujours marqué par des préoccupations
sociales et historiques, il fait une large place aux littératures
étrangères, et les extraits choisis, souvent intéressants,
finalement tiennent le choc des années. La forte présence
d'auteurs étrangers témoigne de la vocation internationaliste
de la revue. Sont proposés au lecteur des extraits de Fontamara
d'Ignazio Silone 29, des Somnambules d'Hermann Broch 30, des Irresponsables
du même 31, de La Vie de Klim Samguine de Gorki 32, de Faulkner
33, etc. Côté français ou francophone, des textes
de Romain Rolland, de Jean-Richard Bloch, de Jean Grenier, de Marcel
Arland, d'Alain, de Giono, de Victor Serge... mais aussi des textes
d'auteurs oubliés, parfois injustement, comme Louis Chauvet ou
Jean Ceyzériat. Dans une présentation par Soupault de
la littérature américaine, figurent les noms de Sherwood
Anderson, Dos Passos, Hemingway, e.e. cummings, William Carlos Williams,
Faulkner, Erskine Caldwell, Willa Cather, etc.34
Certains de ces textes comportent une information sociale, politique,
historique. Mais pas forcément. Par exemple, le second texte
d'Hermann Broch (la rencontre de Melitta et d'Andreas), très
beau, très énigmatique (surtout privé de tout contexte),
semble relever d'une esthétique intimiste _ impression qui ne
résiste pas à l'analyse quand on connaît l'ensemble
de l'uvre, mais précisément le lecteur d'Europe
n'y a pas accès, fût-ce par un résumé.
Autre exemple un peu dans le même sens : le Journal intime d'Eugène
Dabit, du 20 juin 1936 au 12 août 1936 (on sait qu'il meurt neuf
jours après) : du dédicataire de Retour de l'URSS, on
attendrait quelques remarques bien senties sur ce qu'il a vu dans la
patrie du socialisme, en bien ou en mal. Or ce journal, touchant certes,
est surtout anecdotique, apolitique, et témoigne avant tout d'un
désir de vivre qui allait être cruellement démenti
par l'issue.35
Quant à la question de l'unanimité au sein de la revue,
d'autres ici même apportent des réponses : Marie-Cécile
Bouju a étudié la crise qui s'ouvre en 1936, et le moment
où la revue passe des éditions Rieder (1923-1938) aux
éditions Denoël, à l'initiative d'Aragon. Jean-Yves
Guérin, dans " Les années Cassou ", étudie
la période qui va du remplacement de Guéhenno par Cassou
en 1936 à la reparution de la revue en 1946 et jusqu'en 1949
où Cassou reste rédacteur en chef. À ces analyses
détaillées, j'ajouterai seulement quelques remarques centrées
sur l'année 1936.36
Les numéros de mars et avril 1936 sont des numéros "
de transition " : entre la démission de Guéhenno
et la constitution d'une Association des Amis d'Europe, dont le conseil
d'administration comprend Romain Rolland, Pierre Abraham, Jean-Richard
Bloch, Jean Cassou, Aragon, André Chamson, Luc Durtain, Georges
Friedmann, Camille Maublanc. Officiellement, la séparation se
fait à l'amiable, et Guéhenno quitte Europe surtout pour
se consacrer à Vendredi, fondé quatre mois auparavant.
En fait son départ signe la montée en puissance des éléments
pro-soviétiques au sein de la revue. Qui n'est pas pour autant
entièrement homogène. Ainsi, la présence de Chamson
au sein du comité de rédaction, par exemple, peut frapper
par son incongruité, car Chamson n'est pas communiste, tant s'en
faut. Certes, il a lui aussi voyagé en URSS, en 1936, et en a
retiré une vive admiration qui se résume dans une anecdote
: visitant un château aux environs de Moscou, il fut reçu
par le Conservateur du château, un homme d'une grande distinction
et érudition. Comme Chamson faisait l'éloge de sa documentation,
le Conservateur lui répond : " Vous savez, je n'y ai pas
grand mérite, mon grand-père était serf ici.37
" Gide lui lit son Retour de l'URSS, dont Chamson décide
de publier l'avant-propos en première page de Vendredi, sachant
qu'il va provoquer un scandale. Tollé des lecteurs communistes
ou proches du PCF. Vendredi fait marche arrière et publie une
critique violente par Nizan du livre de Gide. C'était perdre
des lecteurs dans les deux camps. En 1937, Chamson et Guéhenno
refusèrent de publier la réponse de Gide aux Izvestia
concernant la liquidation par les staliniens des anarchistes espagnols
38. De telles hésitations marquent assez l'incertitude des "
compagnons de route ", mais signalent aussi le caractère
encore relativement " divers " du comité de rédaction.
Toutefois Cassou, devenu rédacteur en chef, va imprimer une direction
précise à la revue. Dès le numéro suivant,
s'adressant " Aux lecteurs d'Europe ", après avoir
rendu un hommage discret à Guéhenno, il amorce le virage
: si la critique de l'injustice a d'abord emprunté les allures
de la fantaisie, de la juvénilité, de l'impertinence,
le temps est maintenant venu de la maturité, cela en raison du
fascisme qui a durci les conflits et contraint chacun à s'engager.
D'où une prise de conscience du caractère révolutionnaire
de la culture, du patrimoine culturel : il s'agit désormais de
" reconstituer ce qui est ainsi nôtre et qu'on avait cherché
à nous faire oublier, à cause de toutes les virtualités
du changement.39 "
Pourquoi pas ? mais ce projet de reconstitution du patrimoine culturel
signifie la liquidation du surréalisme, du formalisme (condamnation
qui, en URSS, prenait des tours autres que symboliques), bref de toutes
les recherches novatrices dans le domaine esthétique, donc un
alignement, qui aura pour corollaire la " main tendue " à
des écrivains conservateurs mais dont l'uvre posséderait
une charge critique, exemple Montherlant 40. C'est ainsi que le succès
de La Guerre de Troie n'aura pas lieu réjouit J.-R.Bloch, qui
se félicite curieusement de voir applaudir " des spectateurs
que leurs propos et les journaux qu'ils tenaient ostensiblement en main
ne classaient point parmi nos camarades.41 " Et le tournant se
manifeste entre autres dans la rubrique consacrée aux Arts, où
apparaît une double stratégie, revendication du patrimoine
et ouverture du champ social, qui module à sa manière
les mots d'ordre du Front populaire, dans leur force et leur fragilité.42
Parler d'alignement est sans doute trop abrupt. La revue reste toujours
travaillée de contradictions, comme en témoignent certaines
présences dans la rédaction, ou comme on le verra au moment
de Munich. Le pacifisme fortement affirmé dans le numéro
spécial de 1934, commémorant la guerre de 1914, avec l'intervention
notamment de Giono 43, va se trouver contredit par la position du PCF
vis-à-vis de Munich . Certes, on sort là de la critique
littéraire. Mais celle-ci, avec des nuances, s'est toujours considérée
comme " au service de la révolution ". Reste à
se demander si, de 1936 à août 1939 où la revue
se saborde, Europe a réussi véritablement à concilier
modernité esthétique et progressisme.
Anne Roche
1. Jean-Richard Bloch, Discours au Congrès
International des Écrivains pour la défense de la culture
(21-25 juin 1935), Europe n° 151, 15 juillet 1935, p. 424-431.
2. Ibid. p. 430.
3. Jean Guéhenno, Notes de lecture. Journal, Europe n° 135,
15 mars 1934, p. 417.
4. Europe n° 133, 15 janvier 1934.
5. souligné par nous. Notons que Trotsky, dont Europe a publié
des extraits d'Histoire de la révolution russe (n° 135, 15
mars 1934, et 136, 15 avril 1934), est à cette date en exil :
à Alma-Ata depuis 1927, puis expulsé d'Union soviétique
en 1928. Mais il faut se garder de voir dans cette publication un signe
de " trotskysme " ou de communisme oppositionnel de la part
de la revue : à l'époque, cet ouvrage de Trotsky était
encore considéré comme un texte quasi-officiel.
6. H. Baymford-Parkes, " Les limites du marxisme " (traduit
de l'anglais), Europe n° 146, 15 février 1935, p. 195-213.
7. Eugène Dabit, " Des ouvriers écrivent ",
Europe n° 133, 15 mars 1934.
8. Pour une analyse plus détaillée de l'article de Gérôme,
et en général des positions d'Europe en 1934-1936, cf.
notre chapitre " Sympathies critiques. Europe ", in G. Leroy
et A. Roche, Les écrivains et le front populaire, Presses de
la Fondation nationale des Sciences politiques, 1986, p.129-142.
9. Marcel Aymé, Travelingue (1941), Folio 1973, p. 228.
10. Jean Pérus, " Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz
", Europe n° 133, 15 janvier 1934, p. 150-151.
11. Ibid., p. 151.
12. Georges Bataille, " Louis-Ferdinand Céline, Voyage au
bout de la nuit ", la Critique sociale, n° 7, janvier 1933,
p. 47.
13. Eugène Dabit, " Pierre Neyrac, L'indifférence
perdue ", Europe n° 133, 15 janvier 1934, p. 146-7.
14. Philippe Soupault, " Eugène Dabit, Un mort tout neuf
", Europe n° 135, 15 mars 1934, p. 448.
15. Ibid., p. 448.
16. L.-F.Céline, Mea Culpa, Denoël 1937, réédition
Edizione del Sole Nero, sans nom de lieu, imprimé à Amsterdam,
1981, p. 40.
17. Eugène Dabit, " William Faulkner, Sanctuaire ",
Europe n° 136, 15 avril 1934, p. 599-600.
18. Eugène Dabit, " William Faulkner, Tandis que j'agonise
", Europe n° 142, 15 octobre 1934, p. 294-296 (recension plus
longue qu'il n'est habituel).
19. Jean Cassou, " Michel Matvéev, Les Traqués ",
Europe n° 136, 15 avril 1934, p. 600-601.
20. Eugène Dabit, " Aragon, Les Cloches de Bâle ",
Europe n° 146, 15 février 1935, p. 297-299.
21. Philippe Soupault, " Michel Leiris, L'Afrique fantôme
", Europe, 15 octobre 1934, p. 299-301.
22. E.-F. Léopold, " Negro, an anthology made by Nancy Cunard
", Europe n° 146, 15 février 1935, p. 301-4.
23. Robert Delavignette, Chefs noirs, Europe n° 147, 15 mars 1935,
p. 364-373.
24. Il se déclarait notamment " pas effrayé du tout
par la tendance pangermaniste ", favorable à l'Anschluß
" et, au besoin, [à] la suppression de la Belgique et de
la Suisse ", ainsi qu'à un " vernis fasciste "
pour les " vieilles démocraties ". (Drieu la Rochelle,
" Unité française et unité allemande ",
Europe n° 133, 15 janvier 1934.)
25. En septembre et octobre 1934.
26. Pierre Gérôme, " Henri de Man, L'idée socialiste
" , Europe, 15 juillet 1935.
27. Jean Guéhenno, " Marcel Raymond, De Baudelaire au surréalisme
", Europe n° 133, 15 janvier 1934.
28. Eugène Dabit, " Pierre Neyrac, L'indifférence
perdue ", art. cit., p. 146.
29. Europe n° 136, 15 avril 1934, p. 526-552.
30. Un court extrait, intitulé " Une évasion ",
du roman Huguenau, ainsi qu'une brève présentation de
la trilogie Les somnambules dont il forme le troisième volet
: Europe n° 142, 15 octobre 1934, p. 175-181.
31. Contrairement à l'extrait cité précédemment,
ce texte, intitulé " Une déception passagère
", est un extrait du roman Les Irresponsables (c'est la rencontre
de Melitta et d'Andreas), mais rien ne l'annonce comme tel. Europe n°
144, 15 décembre 1934.
32. Europe n° 144, 15 décembre 1934, p. 546-581 et 145, 15
janvier 1935, p. 63-97.
33. William Faulkner, " Soleil couchant " (extrait de Le Bruit
et la fureur), Europe n° 145, 15 janvier 1935, p. 37-60.
34. Philippe Soupault, " La nouvelle littérature américaine
", Europe n° 142, 15 octobre 1934.
35. Eugène Dabit, " Journal intime ", Europe n°
171, 15 mars 1937.
36. Cf. également G. Leroy et A. Roche, op. cit.
37. André Chamson, Il faut vivre vieux, Grasset 1984, p. 96.
Cf. Micheline Gelly-Cellier, André Chamson et le cycle des camisards,
thèse de doctorat, Montpellier III, mars 1998.
38. Jeanyves Guérin rappelle dans sa communication que la liquidation
du POUM est passée sous silence dans Europe.
39. Jean Cassou, " Aux lecteurs d'Europe ", Europe n°
161, 15 mai 1936, p. 97-100.
40. Dès octobre 1934, toutefois, la revue avait consacré
une recension sympathique aux Célibataires : Jean Blanzat, "
Henry de Montherlant, Les Célibataires ", Europe n°
142, 15 octobre 1934, p. 293-294. Blanzat critique le choix des héros
et certains procédés d'écriture, mais rend hommage
à l'" angoisse complète d'homme " de Montherlant
et à son " sentiment de la grandeur ".
41. Jean-Richard Bloch, " Après une première victoire
: conséquences et responsabilités ", Europe n°
162, 15 juin 1936, p. 220.
42. Cf. Anne Roche, " Les comptes rendus d'expositions de peinture
dans Europe dans la période 1934-1936 ", in Nottingham French
Studies, vol. 31, n° 2, automne 1992, p. 16-24.
43. Intervention qu'il remaniera entre 1934 et 1937 (Refus d'obéissance)
dans un sens de prise de distance vis-à-vis du communisme : pour
une analyse de cette réécriture, cf. G. Leroy et A. Roche,
op.cit. p. 174-175.