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Actes du colloque "Europe, une revue de culture internationale, 1923- 1998"

 


Jean-Louis Leutrat : Allocution d'ouverture


Comme je l'ai dit à Henri Béhar, lorsqu'il m'a demandé d'ouvrir votre colloque, j'ai un attachement particulier à la revue qui vous rassemble. En effet, mon père était abonné à Europe, ainsi qu'aux Lettres françaises, il achetait volontiers des ouvrages publiés par les Éditeurs français réunis et les Éditions sociales. Si l'on veut bien réfléchir à ces noms et à ces titres, tous ensemble ils définissent un paysage culturel et idéologique.
Europe était la revue de Romain Rolland et de Jean-Richard Bloch. elle avait gardé de ses pères fondateurs quelque chose de la dimension pacifiste, et son titre associé à la mythologie grecque évoquait à la fois une tradition humaniste et une Europe un peu utopique, mais fraternelle et bienveillante, celle de l'amitié entre les peuples et de la lutte contre des formes d'oppression qui se nommaient le fascisme et le colonialisme. Dans mon souvenir, la culture communiste à laquelle participait Europe n'était pas étouffante comme on veut bien le dire aujourd'hui. J'étais certes un peu étonné de ce que des écrivains que je lisais alors, Gracq ou Mandiargues, les surréalistes, et que d'autres que je ne lisais pas (disons Simone de Beauvoir, Sartre et leurs épigones), trouvaient peu ou pas de place dans la revue. Mais il n'y avait pas pour moi d'interdit. La constatation que faisait Gracq dans La Littérature à l'estomac : " Des étoiles et des satellites apparaissent aux uns, qui sont en pleine occultation pour les autres : ce serait peu désormais de dire que les réactions esthétiques diffèrent : la vérité, c'est que de part et d'autre on n'a plus sous les yeux le même paysage _ il semble qu'il commence à se produire de bizarres troubles de la perception ", cette constatation me paraît, avec le regard rétrospectif, résulter d'une constatation objective appuyée sur l'examen des sommaires des revues (et de leur contenu), et en même temps elle ne me semble pas vraiment rendre compte de mon cas personnel ainsi que de beaucoup d'autres, certainement.

D'abord, parce que mon père achetait également les Temps modernes et faisait de temps en temps l'acquisition de numéros d'Esprit. Les Temps modernes et Esprit consacraient des études assez longues à des sujets politiques, Europe était une revue littéraire et parlait principalement de littérature, même si la politique bien sûr était toujours présente ou sous-jacente. J'ai gardé le souvenir des numéros spéciaux rangés dans la bibliothèque à côté des œuvres des écrivains auxquels ils étaient consacrés. Je me souviens plus particulièrement, à cause des couvertures, de plusieurs numéros : Hugo (avec une photo coloriée), Zola avec la signature de l'écrivain sur la couverture, Rimbaud avec non une photographie mais un dessin, Éluard avec une surimpression de deux visages du poète... Plus tard, en tant que chercheur, j'ai appris qu'Europe pouvait avoir une autre dimension : comme j'avais entrepris une thèse sur Diderot, j'ai fréquenté les deux livraisons dévolues à l'auteur du Neveu de Rameau. Et maintenant, c'est la revue elle-même qui devient un objet de recherche.
J'ai noté tout cela sans aucune vérification. Vous voyez donc qu'Europe (et peu importe ici à quelle période de l'histoire de la revue on fait allusion _ en ce qui me concerne, ce fut une période qui s'étendit approximativement de 1949 à 1964-65) a pu contribuer à former intellectuellement et affectivement des personnes à la mémoire desquelles elle appartient désormais. Je tenais à insister en ouverture de votre colloque sur cette dimension et à me présenter devant vous comme sujet expérimental en quelque sorte, c'est-à-dire comme un sujet dans la composition duquel Europe a participé. Il faudrait pouvoir dissocier les molécules issues de la revue, étudier dans quelles compositions elles ont pu entrer, quelles modifications elles ont pu subir, etc.
Aujourd'hui, qu'en est-il ? j'achète de temps en temps un numéro d'Europe lorsqu'il est consacré à un écrivain qui m'intéresse. Mais je ne suis pas fidèle à cette revue pas plus qu'à d'autres, sauf dans le domaine du cinéma qui est devenu ma spécialité. Les temps ont changé, j'ai sûrement changé, et puis on n'a pas suffisamment de temps pour tout lire, on n'a pas la place pour stocker livres et revues, peut-être aussi la vie littéraire dans son ensemble a-t-elle changé. Cette question, fondamentale pour la forme à donner à une revue littéraire de nos jours et pour définir la fonction qu'on lui attribue, sera, je n'en doute pas, présente dans vos débats. Je vous souhaite donc un colloque fructueux et vous aurez compris que la formule " je suis de tout cœur avec vous " n'est pas usurpée.

Jean-Louis LEUTRAT

 

 

 

 

 

Les actes du colloque sont disponibles au prix de 12,20 €

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