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Nous vous proposons dans cette rubrique études & documents qui permettent, en complément des actes du colloque consacré à la revue, de feuilleter quelques pages de la riche histoire d'Europe...
Etudes
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Etudes & documents
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J.L Leutrat - Allocution d'ouverture
H. Béhar - Les tables d'Europe
M.C. Bouju - Europe & ses éditeurs
P.E. Robert - Europe, 1934-1939 : les voyages en URSS
N. Racine - Commémorations d'écrivains entre les deux guerres
M. Collot - Supervielle l'européen
N. Raoux - Quand Europe s'ouvrait à "l'autre Allemagne"
J.Y. Guérin - Rédacteur en chef Jean Cassou
A. Roche - La critique littéraire & ses présupposés dans Europe dans les années 30
H. Meschonnic - Europe pour la poésie, la poésie pour Europe aujourd'hui
C. Dobzynski - Un regard intérieur
Actes
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Tables de la revue (1923-2000)
Une petite histoire d'Europe (en préparation)
Actes
du colloque Europe, une revue de culture internationale, 1923-1998 
Tables
de la revue (1923-2000) 
Quelques pages d'histoire
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Actes du colloque "Europe, une revue de culture internationale, 1923- 1998"
Les rapports de Supervielle avec Europe sont à la fois anciens et encore bien vivants : il y a publié des poèmes dès 1923, et la revue lui a récemment consacré un bel hommage, en 1995. Il m'a paru intéressant de me demander comment et pourquoi l'itinéraire personnel du poète et celui de la revue en étaient venus à se croiser ainsi. J'évoquerai surtout ici leur première rencontre. Elle résulte à la fois des liens personnels que Supervielle avait noués avec plusieurs animateurs de la revue ; et d'une certaine convergence entre sa poétique et les premières orientations d'Europe. Depuis 1919, Supervielle était en relation avec Luc Durtain, qui avait apprécié ses Poèmes, mais l'avait encouragé à se défaire de la forme encore trop classique qui était alors la sienne. Enthousiasmé par le recueil suivant de Supervielle, Débarcadères, paru en 1922, il l'avait mis en relation avec ses amis, et notamment avec René Arcos. Celui-ci écrivait à Supervielle, le 24 mai 1922 : " vous êtes certainement l'un des mieux doués parmi les nouveaux poètes ". Et dès sa première chronique de poésie, dans le deuxième numéro d'Europe, Durtain range Supervielle " dans la nouvelle génération des poètes qui, de même que les meilleurs de leurs aînés, voient dans leur art chose forte, grave et difficile 1 ". Pourquoi les pionniers d'Europe s'intéressent-ils à ce poète franco-uruguayen un peu marginal, né à Montevideo en 1884, et qui vient tout juste de se faire connaître des milieux littéraires parisiens, notamment grâce à la NRF, qui publie en 1923 son premier " roman " L'Homme de la pampa ? Une culture internationale La première raison est sans doute le souci de promouvoir une culture internationale, dans laquelle l'Europe joue le rôle de lieu d'accueil et d'échange pour les traditions et pour les innovations venues de l'Ouest comme de l'Est. On sait que les fondateurs de la revue avaient un moment envisagé de l'appeler La Revue des Trois mondes (Europe. Asie. Amérique)2 ; l'annonce parue dans Les Nouvelle littéraires du 6 janvier 1923 lui donnait pour mission de " tenter le rapprochement intellectuel, non seulement entre les nations européennes, mais avec la grande civilisation de l'Asie et celle plus jeune de l'Amérique 3 ". Dans le premier numéro, René Arcos étendait les frontières de la " patrie européenne " au monde entier : " Nous disons aujourd'hui "Europe" parce que notre vaste presqu'île, entre l'Orient et le Nouveau monde, est le carrefour où se rejoignent les civilisations. Mais c'est à tous les peuples que nous nous adressons 4 ". Et il citait ce propos de Léon Bazalgette, le traducteur de Whitman, auquel Supervielle a dédié l'un de ses poèmes5 : " Europe [...] le beau nom et comme il convient à la race clairvoyante qui le reçut par hasard en héritage ! Et comme il nous oblige à nous en montrer plus dignes encore, afin que nous devenions vraiment des Européens, des hommes qui voient largement, _ qui découvrent, dans les lignes du visage de leur province, le prolongement d'autres provinces à l'infini, _ qui lisent partout des parentés et des concordances, et s'en éprouvent agrandis 6 ". C'est dans ce sens étymologique d'une Europe élargie aux apports de toutes les cultures et de tous les continents que Supervielle pouvait apparaître en 1923 comme un " Européen " exemplaire. Il connaissait plusieurs langues européennes, non seulement l'espagnol, mais l'anglais, l'italien et le portugais ; et s'il avait servi la France pendant la guerre, il avait dénoncé les horreurs et les absurdités de celle-ci dans ses Poèmes de l'humour triste. Ami du germaniste Félix Bertaux, il s'intéressait à l'Allemagne, où il n'hésitera pas à voyager sous la conduite de son futur gendre, Pierre Bertaux. Il connaissait donc bien le vieux continent, mais il était aussi lié par sa naissance avec l'Amérique latine. La première partie de sa vie et de son œuvre avait été en effet marquée par de multiples allers-retours entre l'Uruguay, son pays natal, et la France, patrie de ses parents. Il avait passé son enfance à Montevideo et dans la campagne uruguayenne, où il dit avoir reçu de fortes impressions d'espace et de nature qui furent aussi " ses premières leçons de poésie 7 ". Mais il avait fait ses études secondaires et supérieures à Paris, s'appliquant à imiter dans ses premiers poèmes les modèles qu'on lui avait enseignés au lycée, de Hugo à Sully-Prudhomme en passant par Leconte de Lisle. Après avoir passé une licence d'espagnol, il s'était marié en Uruguay avec l'un des plus beaux partis de la bourgeoisie montevidéenne ; il était rentré en 1909 pour s'installer à Paris, non sans déposer à la Sorbonne un sujet de thèse sur " Le sentiment de la nature dans la poésie hispano-américaine ", avant d'être mobilisé pour défendre sa seconde patrie. Supervielle a longtemps cherché dans l'écriture une difficile synthèse entre les deux versants, américain et européen, de son expérience et de sa culture. J'ai relaté ailleurs8 les étapes de cette recherche, qui connaît un premier aboutissement au début des années vingt, notamment dans Débarcadères, recueil paru aux éditions de La Revue de l'amérique latine, qui venait de voir le jour et qui tentait de diffuser en France la littérature et la culture sud-américaines. Dans ces poèmes, Supervielle parvient pour la première fois à exprimer la démesure et la sauvagerie de la nature américaine. Il y célèbre " la pampa " " qui ne connaît pas la mythologie ", et " qui se défend de ressembler à ces paysages manufacturés d'Europe saignés par les souvenirs 9 ". Mais il n'a pu le faire qu'en assimilant enfin certains enseignements de la modernité poétique européenne ; il adopte notamment dans ce recueil un vers libre très ample, inspiré du verset claudélien, mais aussi du verset whitmannien, découvert dans la traduction de Léon Bazalgette, qui avait réussi, selon Stefan Zweig, à en faire un " vers européen 10 ". C'est en ce moment de synthèse entre sa culture européenne et son inspiration américaine que l'itinéraire de Supervielle croise celui d'Europe. Dans son désir d'illustrer la fécondité du dialogue entre les cultures, la revue ne pouvait qu'être intéressée par cet européen qui voyait assez large pour unir l'ancien et le nouveau monde. Or, s'il est vrai qu'Europe a régulièrement publié dans les années vingt une " chronique américaine 11 ", elle est consacrée à l'Amérique du Nord, qui passionne entre autres Arcos et Durtain ; l'Amérique latine y est beaucoup moins bien représentée que dans d'autres revues, comme Le Mercure de France et même La NRF. En contact avec les avant-gardes uruguayennes, argentines et brésiliennes, Supervielle va permettre à la revue d'atténuer ce manque et d'établir quelques liens avec " l'autre Amérique ". Il y publie en 1924 un conte intitulé " La piste et la mare 12 ", qui met en scène les mœurs violentes de l'estancia ; il est dédié au peintre Pedro Figari dont les tableaux, exposés pour la première fois à la galerie Druet en 1923, venaient de révéler au public parisien les costumes et les coutumes bariolées du folklore uruguayen. En 1928 Supervielle rassemble dans deux livraisons successives d'Europe les souvenirs qu'il a gardés de l'Uruguay de son enfance13 ; et en 1927, il rend hommage au poète argentin Ricardo Güiraldes qui venait de mourir à Paris14, et qui avait contribué à imposer le mythe du gaucho avec son Don Segundo Sombra, dont Supervielle suscitera et supervisera la traduction française. Il noue des liens avec plusieurs collaborateurs d'Europe, Jean Prévost, Georges Pillement, Jean Cassou, qui contribueront à faire connaître en France la culture hispano-américaine15. L'inspiration américaine de Supervielle ne va pas sans une part d'exotisme, encore présente par exemple dans le premier poème qu'il publie dans Europe en 1923, intitulé significativement " Hymne à la Cérès exotique 16 ". Ce curieux texte célèbre emphatiquement et humoristiquement les productions des colonies, blé, sucre, soie, café, rhum, chargées d'égayer l'hiver parisien : L'exploration, voire l'exploitation, des richesses multiples de l'univers a inspiré tout un pan de la poésie française depuis le début du siècle, de Claudel à Saint-John Perse, en passant par Valery Larbaud. Dans Débarcadères, dont le titre même évoquait l'ivresse du voyage, Supervielle s'inscrivait dans ce courant très puissant, qui concerne aussi la prose et qu'Europe accueille avec sympathie, dans la mesure où il participe d'un élargissement de notre vision du monde : Arcos, Durtain, Bloch, entre autres, y apparaissent volontiers comme des écrivains voyageurs et cosmopolites. Dans le numéro 3, René Lalou, qui sera un commentateur attentif de l'œuvre de Supervielle, prend la défense du cosmopolitisme, en le distinguant de l'exotisme et en le définissant par le sentiment de l'appartenance au monde18. Cette tendance n'est pas sans affinité avec un autre courant important de la poésie et de la littérature françaises du début du siècle, l'unanimisme, encore vivace dans les années vingt et particulièrement bien représenté dans Europe. Le titre même de la revue a peut-être été inspiré par celui d'un recueil de Jules Romains, paru en 1916, et dénonçant la guerre qui déchirait la maison commune européenne :
Beaucoup des collaborateurs les plus importants et les plus réguliers de la revue sont issus de l'unanimisme : Arcos, Bloch, Durtain, Duhamel, Romains, Vildrac, entre autres. Durtain leur fait une place de choix dans sa " lettre à un lecteur étranger " où il dresse un palmarès de la littérature contemporaine20. Gabriel Audisio cite avec révérence Jules Romains qui, dans sa préface à la réédition de La Vie unanime, oppose à l'hermétisme et à l'ésotérisme ambiants une poésie qui " n'a pas le temps d'être précieuse ni obscure, car elle a trop de choses à dire, et il lui importe trop de les communiquer 21 ". Le sentiment d'appartenance au groupe humain et social, qui est au fondement de l'unanimisme, prend dans Europe la forme d'une solidarité internationale, voire d'une fraternité universelle. Dans le premier numéro de la revue, Duhamel déclare que " sa patrie est en tout lieu qu'il peut connaître et chérir à travers l'âme d'un poète 22 " ; et René Arcos s'enflamme : " Nous voulons annexer dans notre affection tous les territoires. Le monde n'est pas trop grand pour nous [...] L'homme libre vit dans une maison aux fenêtres grandes ouvertes pour que puisse entrer largement le dehors [...] Prenons possession de notre domaine tout entier. Dilatons-nous jusqu'à l'universel 23 ". Or ce mouvement d'abolition des frontières et d'extension à l'univers anime aussi dans les années 1923-1925 la poésie de Supervielle. Il envisage d'intituler son prochain recueil Sans murs, par " désir d'abattre les murailles " pour faire place aux " espaces infinis 24 ". Le recueil s'appellera finalement Gravitations : en y explorant le cosmos intersidéral, Supervielle y dépasse ce qui restait d'exotisme dans Débarcadères, et donne à sa poésie une dimension proprement universelle. En resituant la terre parmi les autres planètes, il relativise la séparation entre les peuples et entre les continents ; au dilemme géographique d'une existence déchirée entre l'Uruguay et la France, il substitue un sentiment d'ubiquité : " Suis-je là-bas ou suis-je ici ? / Il fait humain partout au monde 25 ". La gravitation poétique instaure une communication entre tous les points de l'espace-temps universel. Rilke lui écrira : " vous êtes grand constructeur de ponts dans l'espace 26 ". Cette rêverie cosmique, qui rappelle à certains égards celle de René Arcos dans La Tragédie des espaces27, peut apparaître comme une version hyperbolique et poétique du mouvement d'ouverture à l'univers qu'appelait de ses vœux le rédacteur en chef d'Europe. Un de ses collaborateurs, Pierre Guéguen, poète breton et universel, fit en 1926 un compte-rendu élogieux de Gravitations : " dans l'ubiquité grandiose de son imagination, Supervielle, poète cosmique, sans cesse déforme et reforme le monde 28 ". Il publiera lui-même l'année suivante dans la revue un ensemble de poèmes intitulé " Jeux cosmiques ", qui doit quelque chose à la lecture de Supervielle : " Et tu repars, pour vaincre, aux froides aphélies / Le doute des gravitations ", lit-on par exemple29. Cette inspiration cosmique me semble correspondre à deux autres tendances, qui peuvent apparaître contradictoires, mais qui sont à mes yeux complémentaires, et qui, en tout cas, coexistent aussi bien chez Supervielle que dans la revue : un certain réalisme et un certain lyrisme. Un réalisme poétique Le parcours interplanétaire de Gravitations n'est au fond que la poursuite de l'exploration du monde engagée dans Débarcadères. Dans le ciel comme sur terre, la poésie trouve son inspiration dans les horizons nouveaux que découvrent à l'homme le progrès des sciences et des techniques, moyens de transport ou instruments d'observation. Une des sources de Gravitations a été la lecture d'ouvrages d'astronomie, dans lesquels Supervielle dit avoir trouvé de " bouleversantes images 30 " ; il cite même en épigraphe d'un de ses poèmes un extrait de L'Évolution des mondes du physicien suédois Svante Arrhénius 31. De telles lectures, même si elles ne sont qu'un tremplin pour l'imagination, manifestent un désir de rapprocher science et poésie, qui animait déjà la poésie de René Arcos, et qu'on retrouvera dans celle de Charles Dobzynski 32. Supervielle avait relevé dans un livre de Duhamel cette phrase : " le savant et le poète s'efforcent tous deux vers le même but final, l'explication du monde ". C'est sans doute une des orientations constantes de la revue que de ne pas séparer la littérature d'une connaissance du réel ; il s'agit, selon une formule souvent citée de Jean-Richard Bloch de partir " à la découverte du monde connu 33 ". Comme le redira Luc Durtain en 1937 : " Europe est une revue pour laquelle le monde existe 34 ". Une telle conception de la poésie s'oppose aussi bien au formalisme qu'à toutes les sortes de mysticisme ou d'irrationalisme qui fleurissaient dans les années vingt. Cet attachement au réel explique sans doute en particulier que le Surréalisme naissant n'ait trouvé dans Europe aucun accueil ni même aucun écho, si ce n'est polémique. Qu'il suffise de rappeler qu'un mois après la parution du célèbre pamphlet surréaliste qui réduisait Anatole France à Un cadavre, Duhamel lui consacrait dans Europe un vibrant hommage : " Il a révisé la conception du génie, rognant du dieu, pour rajouter de l'homme. Les enfants seuls penseront que le génie doit s'en trouver amoindri 35 ". Lorsque Philippe Soupault commence à collaborer à la revue, en 1926, ses relations avec le groupe surréaliste, qui ont toujours été difficiles, sont déjà très distendues (il sera exclu en novembre de la même année) ; dans ses chroniques, il commente des œuvres, surtout cinématographiques, qui n'ont pour la plupart rien de spécifiquement surréaliste. Et à travers publications et recensions, c'est la part romanesque de sa production, celle qui doit le moins au surréalisme, qui semble surtout intéresser Europe 36. Tout à fait significative est en revanche à mes yeux l'attention que prête Jacques Robertfrance à un recueil de Reverdy, Les Épaves du ciel, qui fait en 1925 l'objet d'un long et fort élogieux compte rendu 37. Reverdy a été considéré par les surréalistes comme un précurseur ; pourtant il s'est toujours tenu soigneusement à l'écart du mouvement, car pour lui la tâche du poète n'était pas d'inventer une sur-réalité, mais d'exprimer les aspects nouveaux ou inaperçus de la réalité elle-même. Ce désaccord se manifeste notamment lorsque Breton infléchit la théorie reverdienne de l'image, en valorisant " le degré d'arbitraire le plus élevé ", alors que Reverdy la fondait sur la perception de rapports lointains mais " justes " entre les " réalités " rapprochées par la figure. Ce souci de justesse se retrouve chez Supervielle, qui est très attaché à la vraisemblance et à la cohérence de l'image. L'imaginaire ne doit pas couper tout lien avec le réel, mais s'inscrire dans son prolongement : " André Breton déclare que tout critique qui n'admet pas qu'un cheval puisse galoper dans une tomate est un imbécile. Eh bien ! ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment le cheval est entré dans la tomate, c'est le passage du réel à l'irréel 38 ". Et à la valorisation surréaliste des ruptures, des court-circuits d'une poésie " sans fil ", il oppose un souci de cohérence : " il n'y a pas que les images. Il y a les passages des unes aux autres qui doivent être de la poésie 39 " ; " je tiens énormément à ce que le fil conducteur du poème soit apparent et cela n'intéresse pas les surréalistes 40 ". Il y a chez Supervielle un refus du subjectivisme et de l'hermétisme auquel aboutit trop souvent la démarche surréaliste : " n'écrivant pas pour des spécialistes du mystère ", écrit-il, " j'ai toujours souffert quand une personne sensible ne comprenait pas un de mes poèmes 41 ". Il rejoint ainsi une préoccupation qui me semble constante chez les poètes de la revue : celui de maintenir la communication poétique. Il " n'aime l'étrange que s'il est acclimaté, amené à la température humaine 42 ". Il entend bien faire sa part au rêve, et même au délire, mais en contrôlant leur dérive, de manière à les rendre communicables. Le rêveur n'a que trop tendance à substituer son idios cosmos au koinos cosmos. Dans un poème dédié à Jean-Richard Bloch, intitulé " Tornade de sommeil ", l'entrée dans le rêve apparaît comme une métamorphose inquiétante du monde :
Bloch écrivait à Supervielle, à propos du Voleur d'enfants : " L'art d'être à la fois intérieur et extérieur, mental et accessible, difficile et facile, je crois que vous êtes en train de le découvrir. Jamais vous ne cessez d'être vous-même, c'est-à-dire un lyrique 44 ". Un lyrisme ouvert L'attachement au réel n'exclut pas en effet chez Supervielle une forme de lyrisme, à condition de ne pas réduire celui-ci à l'expression du moi, ce qui n'a sans doute jamais été le cas, même dans la poésie romantique, et d'y inclure cette ouverture au monde sur laquelle la poésie moderne n'a cessé de mettre l'accent. Dans sa préface à La Tragédie des espaces, René Arcos écrivait déjà : " penser scientifiquement ne nous empêchera pas de ressentir avec acuité 45 ". Jules Romains avait fondé " un lyrisme objectif ", dont beaucoup de poètes liés à Europe se réclamaient encore dans les années vingt 46. Commentant sa propre anthologie de La poésie lyrique française dans le numéro de février 1924, Duhamel écrivait : " Jaillie de l'âme, la poésie lyrique déborde sur le monde, l'illumine et le transfigure 47 ". Et de son côté, Reverdy opposait en 1927 au romantisme aussi bien qu'au naturalisme un " lyrisme de la réalité 48 ". Cette relation lyrique au monde est parfaitement illustrée par les Gravitations de Supervielle qui sont " des poèmes d'intérieur et d'exérieur en même temps 49 ". L'un d'entre eux est paru dans Europe avec le titre " Cerveau de l'homme 50 " ; l'exploration des espaces interplanétaires est pour le poète l'occasion de sonder son " lointain intérieur " :
La vision de l'abîme céleste n'est pas sans susciter une inquiétude métaphysique et un vertige intérieur qui s'exprime par exemple dans le poème " Sans Dieu " paru dans Europe en 1926 :
Rendant compte en 1927 du recueil où a été repris ce poème, Oloron Sainte-Marie, Henri Dalby se montre sensible à cette subtile alliance de l'inspiration cosmique et de l'expression lyrique : il reconnaît à Supervielle " une sorte d'intimisme aérien, tant ses envols gardent de chaleur humaine 53 ". Telle était bien l'ambition du poète : " donner aux espaces infinis un goût profond d'intimité 54 ". Dans un poème paru dans Europe en 1930, Supervielle fait dire à une étoile : " Si nul ne pense à moi, je cesse d'exister 55 ". Ce double mouvement d'ouverture du sujet au monde et d'humanisation du cosmos est constitutif d'un lyrisme résolument humaniste, comme le souligne le titre d'un poème publié dans Europe en 1933 : " Lumière humaine 56 ". Il comporte une forte implication éthique, puisqu'il s'agit de rendre le monde habitable et la poésie communicable. Après 1933, la présence de Supervielle dans Europe se fait rare. À cet éloignement concourent sans doute plusieurs raisons : Supervielle tend, dans les années trente, à se replier davantage sur son monde intérieur ; il est de plus en plus soumis à l'influence de Paulhan, qui cherche à infléchir sa poésie vers une forme plus classique. Il donne à la NRF une priorité de plus en plus nette, d'autant qu'il ne partage pas les nouvelles options politiques d'Europe. Cependant, le dernier poème qu'il donne à la revue en 1938, au lendemain de l'Anschluss, est une petite fable antifasciste, où la pluie dénonce les tyrans et rappelle aux Européens déchirés leur appartenance à une même Terre :
Surpris par le déclenchement des hostilités en Uruguay, Supervielle accompagnera à distance le combat de la Résistance par ses Poèmes de la France malheureuse 58. Mais il s'abstiendra après-guerre de collaborer à Europe, que dirige pourtant un de ses amis, Jean Cassou.
La présence de Supervielle dans les dix premières années d'Europe me paraît donc correspondre à certaines options fondamentales de la revue, en faveur d'une Europe sans frontières, ouverte à l'apport des autres continents, et d'une poésie lyrique et humaine, mais attentive à la diversité du monde et à la complexité du réel. Ces orientations précoces, il me semble qu'Europe les a parfois oubliées après-guerre, mais a fini par les retrouver, au prix des ajustements que leur ont imposés les circonstances politiques, littéraires et intellectuelles. Il est par exemple tout à fait caractéristique qu'Europe se soit tenue dans les années 1960 et 1970 à l'écart d'un certain avant-gardisme littéraire dont les bonnes intentions révolutionnaires et le matérialisme affiché n'en conduisaient pas moins souvent à l'hermétisme et / ou au formalisme. Au sortir de cette période, le bilan de " la poésie française d'aujourd'hui " dressé par Europe en 1983 faisait apparaître une évolution qui se rapproche des préoccupations permanentes de la revue : " Évolution dans l'expression, d'abord, où l'on constate un éloignement sensible de l'hermétisme gratuit en même temps qu'un refus de l'effusion lyrique (ce qui ne signifie pas un refus du lyrisme) [...] Un certain nombre, notamment dans la nouvelle génération, cherchent à découvrir ce qui est pour eux l'essentiel : la passion de la réalité [...] On peut assister à l'émergence d'une sorte d'antiromantisme et d'une modernité qui s'écartent à la fois des influences du surréalisme et d'un formalisme désormais assimilé 59 ". Dans ce contexte, il n'est pas surprenant qu'Europe ait éprouvé récemment le besoin de faire retour à Supervielle, un peu oublié depuis sa mort en 1960. Dans l'hommage que lui a rendu la revue en 1995, il est significatif qu'il ait été associé à Milosz, autre grand lyrique français venu des confins et rebelle à toute affiliation littéraire : " ils font continent à part ", écrivait à leur propos Lionel Ray 60, un des rares poètes d'aujourd'hui à reconnaître sa dette envers Supervielle. Le sens qu'il donnait à cet hommage était une sorte de défense et illustration du lyrisme, dont les détracteurs, à force d'en critiquer légitimement les illusions, avaient fini par rejeter la poésie elle-même. Il faut savoir gré aux responsables de la revue d'avoir su lui garder sa place, dans un esprit d'ouverture et d'indépendance à l'égard des modes littéraires successives, dont l'accueil fait à Supervielle jadis et naguère me paraît un bon exemple. Michel COLLOT Notes 1. Dans un compte-rendu de Poèmes de la vie mordue d'Henri Dalby, Europe n° 2, mars 1923, p. 253. 2. René Arcos, " La fondation d'Europe ", texte encarté dans le n° 169, 15 janvier 1937. 3. Cité par Lionel Richard, " Aux origines d'Europe ", La Revue des revues, n° 16, 1993, p. 108. 4. " Patrie européenne ", Europe, n° 1, février 1923, p. 110. 5. " Equipages ", dans Gravitations (1925), Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1996 (abrégé par la suite en OPC), p. 173. 6. Ibidem. 7. " Comment je suis devenu poète ", note manuscrite citée dans OPC, p. XIII. 8. Dans ma préface aux OPC. 9. " Retour à l'estancia ", Débarcadères, OPC, p. 128-129. 10. Europe, 15 juin 1929, p. 159. 11. Due notamment à Gorham B. Munson. 12. Europe, n° 19, juillet 1924, p. 302-310. 13. " Uruguay ", Europe, n° 63 et 64, 15 mars et 15 avril 1928. 14. " Salut à un poète : Ricardo Güiraldes ", Europe, n°59, 15 novembre 1927, p. 357. 15. Jean Prévost traduira avec Marcelle Auclair le Don Segundo Sombra de Güiraldes (Gallimard, 1932). Georges Pillement, à qui Supervielle a dédié un poème de Gravitations, " Distances " (OPC p. 189), fera paraître notamment un ouvrage sur Les Conteurs hispano-américains (Delagrave, 1933). Jean Cassou, spécialiste de littérature espagnole, avait participé à la traduction des Pages choisies de Darío parue en 1918. 16. Avec " Cerveau de l'homme ", et " Vœu ", Europe n° 7, 15 août 1923, p. 282-286. 17. Repris dans Gravitations sous le titre " Équateur ", OPC, p. 219. 18. " Cosmopolite, européen, humain ", Europe n° 4, 15 mai 1923, p. 498-500. 19. Europe, Éditions de la NRF, 1916, p. 9. Dès 1915, Romains avait écrit un essai intitulé Pour que l'Europe soit (repris dans Problèmes européens, Flammarion, 1933). 20. Europe, n° 28, mai 1925. 21. Europe, n° 45, septembre 1926, p. 110. 22. " Mission du poète ", Europe, n° 1, février 1923, p. 115. 23. " Patrie européenne ", Europe, n° 1, février 1923, p. 111. 24. Lettre à Valery Larbaud, 14 décembre 1925. (Fonds Larbaud, Bibliothèque de Vichy). 25. Manuscrit d'" Une étoile tire de l'arc ", reproduit dans OPC, p. 734. 26. Lettre du 28 novembre 1925 (Œuvres, tome III, Seuil, 1976, p. 595-596), partiellement reproduite dans OPC, p. 727. 27. Paru aux éditions de l'Abbaye, en 1908. 28. Europe, n°39, 15 mars 1926. 29. Europe, n° 55, 15 juillet 1927, p. 323-327. 30. Note manuscrite inédite, citée dans OPC, p. 722. 31. " Les germes ", Gravitations, OPC, p. 184. 32. Voir notamment L'Opéra de l'espace , Gallimard, 1960. 33. C'est le titre général sous lequel Bloch avait rassemblé ses récits de voyage, notamment Sur un cargo (Gallimard, 1924), et Cacaouettes et bananes (Gallimard, 1929). 34. " Europe et le monde ", texte encarté dans le numéro 169, 15 janvier 1937. 35. " Adieu à Anatole France ", Europe, 15 novembre 1924, p. 257. 36. Voir Myriam Boucharenc, " Au miroir d'Europe ", Europe, n° 769, mai 1993, p. 116-124. 37. Europe, 15 février 1925, p. 238. 38. Entretien avec Claudine Chonez, " J. Supervielle, poète du monde accepté ", La vie politique, littéraire et sociale, n°120, 28 août 1948. 39. " En songeant à un art poétique ", OPC, p. 561. 40. " Éléments d'une poétique ", Valeurs, n°5, avril, 1946, p. 34. 41. " En songeant à un art poétique ", OPC, p. 561. 42. Ibidem. 43. Oloron Sainte-Marie, éditions des Cahiers du Sud, 1927, p. 41. Repris avec variantes dans Le Forçat innocent, OPC, p. 268. 44. Lettre du 31 janvier 1927, Archives Supervielle. 45. Op. cit., p. 26. 46. Par exemple G. Audisio, dans Europe 15 septembre 1926, p. 110. 47. Europe, n°13, février 1924, p. 175. 48. Le Gant de crin (1927), rééd. Flammarion, 1968, p. 15. Voir à ce sujet mon article sur " Le Lyrisme de la réalité ", Europe, n° 777-778, janvier-février 1994, repris dans La Matière-émotion, PUF, 1997, p. 206-215. 49. Lettre à Valery Larbaud du 14 décembre 1925. 50. Europe, n° 7, août 1923 ; repris sous le titre " Un loup ", Gravitations, OPC, p. 215. 51. " Distances ", Gravitations, OPC, p. 189. 52. Europe, n° 48, 15 décembre 1926, repris dans Oloron Sainte-Marie, op. cit., p. 32, et dans OPC, p. 263. 53. Europe, n° 59, 15 novembre 1927, p. 398-399. 54. Lettre à Valery Larbaud du 14 décembre 1925. (Fonds Larbaud, Bibliothèque de Vichy). 55. Europe, n° 95, 15 novembre 1930, p. 360. Repris sous le titre " La demeure entourée " dans Le forçat innocent, OPC, p. 330-331. 56. Europe, n° 122, 15 fév 1933, p. 188. Repris sans titre dans Les Amis inconnus, OPC, p. 325. 57. " La pluie et les tyrans ", Europe, n°183, 15 mars 1938, p. 304. Repris dans La Fable du monde, OPC, p. 400. 58. Aragon en fera l'éloge dans une de ses Chroniques du Bel canto, Europe, n°5, 1946, p. 51-53. 59. Europe, n° 645-646, janvier-février 1983. 60. Europe, n° 792, avril 1995, p. 3.
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