Un défi
à notre temps
La poésie
comme « contre-fardeau »
Née d’une société en crise ébranlée
par la Seconde Guerre mondiale, émergeant du désastre,
une voix hésitante, peu sure de sa légitimité,
exprimait les angoisses d’une époque et proposait, en modeste
réponse, une humble fleur forçant son chemin entre les
gravats. À l’écart des formes modernes de l’idolâtrie,
du culte du superficiel et du superflu, cette voix continue de parler
au lecteur contemporain. À la violence de notre siècle.
À la violence de toute époque condamnée à
naître ou à renaître dans une lumière blessée,
dans l’ombre de la douleur.
La revue Europe, dont le nom exprime la vocation d’ouverture et
d’écoute, semble être un lieu privilégié
pour rendre hommage à celui qui se veut « serviteur du
visible » et « passeur ». Philippe Jaccottet aime
à citer ces mots de Virginia Woolf, que rappellent à juste
titre plusieurs articles de ce numéro : « Écrire
de la poésie, n’est-ce pas une transaction secrète,
une voix qui répond à une autre voix ? » Du monde
sensible au poème, de la lecture à la traduction, la voix
de Philippe Jaccottet, discrète, modeste, tâtonnante mais
déterminée dans son souci de justesse et d’effacement,
est à l’origine d’une multitude de passages, de «
transactions secrètes » qui s’engendrent les unes
les autres et circulent, tandis que se fait jour peu à peu une
configuration étonnante où poètes, traducteurs,
lecteurs se trouvent rassemblés en une sorte de communauté
d’esprit et de sens, où se jouent les rapports complexes
de l’identité et de l’altérité, de
la singularité et de l’universel, de l’héritage,
d’une éthique toujours à reformuler, pour habiter
cette terre.
Philippe Jaccottet ne souhaitait pas voir s’ajouter un nouveau
recueil d’études universitaires à ceux qui existent
déjà. Il a exprimé le désir de laisser la
parole à ses traducteurs, dont bon nombre sont écrivains,
poètes, amis. D’autres voix s’y sont ajoutées.
D’horizons culturels et parfois de nationalités différentes,
les auteurs, sans s’être rencontrés ni concertés,
mettent en lumière les aspects de l’œuvre qui ont
enrichi leur vision du monde et du rôle de l’écriture,
tout en rendant hommage à l’actualité et à
la nécessité d’une parole questionnante qui échappe
encore et toujours aux illusions idéologiques, aux courants prédéfinis,
aux modes et dont il ressort un extraordinaire engagement.
Pour les traducteurs, traduire les textes de Philippe Jaccottet répond
à une exigence intérieure, un devoir envers autrui. Ce
devoir de passage, Jaccottet l’évoquait déjà,
traduisant Rilke, Ungaretti, Gongora et bien d’autres. La poésie
de Philippe Jaccottet, souligne Arina Kouznetsova, lui parle de ses
propres origines, des paysages de steppe qui furent ceux de son enfance.
Elle suscite « le besoin et le devoir de comprendre ses propres
sources, son être spirituel, et pour cela, il faut apprendre à
regarder autrement, à voir les choses comme le fait […]
cet homme réservé et prudent, surnaturellement honnête,
dont la parole sait transmettre l’insaisissable ». De là
le désir d’Arina Kouznetsova de partager cette poésie
avec le lecteur russe. On mesure alors le rayonnement de Philippe Jaccottet
dans le paysage littéraire européen : passeur d’un
nouveau regard sur le monde dans ses écrits poétiques,
passeur des poètes qui lui sont chers grâce à la
traduction et l’essai, à ses carnets, il incite ses lecteurs
à devenir eux-mêmes passeurs. Des passeurs à son
exemple, responsables devant la parole, avec qui se nouent des échanges
féconds. Écoutons Elizabeth Edl et Wolfgang Matz : «
L’œuvre de Philippe Jaccottet est une œuvre capable
d’ouvrir les yeux de tout un chacun sur le monde, ceux du promeneur
autant que ceux du traducteur ». Friedhelm Kemp, le premier traducteur
allemand de Jaccottet, relève « sa manière de se
déplacer en direction d’un sens afin de nous faire pressentir
quelque chose comme une attitude transformée envers le monde
et envers nous-même ». Rafael-José Díaz, Antonella
Anedda, Fabio Pusterla, David Constantine, dont la poésie est
également ascèse du regard et quête spirituelle,
ont fait connaître Philippe Jaccottet au public espagnol, italien,
anglais. La poésie de Jaccottet rassemble ici des poètes
pour qui l’acte poétique est dévoilement toujours
renouvelé, dans lequel l’esprit, le regard, la parole se
désencombrent dans un retour à l’origine, à
la source, si divers soient leur héritage et les formes de leur
lyrisme : Gabrielle Althen et Jean-Luc Steinmetz se joignent aux poètes
cités précédemment. Mais la portée de l’œuvre
dépasse les limites géographiques de l’Europe. Grâce
à Kadhim Jihad Hassan et à Issa Makhlouf, grâce
à Jiang Dandan, la poésie de Jaccottet trouve une écoute
chez les lecteurs de langue arabe et se trouve transportée en
Extrême-Orient, traduite et étudiée à l’Université
de Pékin. Les préoccupations du poète croisent
celles des penseurs les plus divers, tous en quête d’une
approche plus juste du visible et de l’invisible : Plotin, Lao-Tseu,
Heidegger… Sa poésie qui semble née tout autant
de la steppe russe que des paysages de montagne et d’eau de la
Chine ancienne ou du Japon des haïkaï — comme si chaque
lecture nouvelle lui donnait une nouvelle naissance — ramène
bien le lecteur à ses sources, à une terre natale qui
devient lieu poétique où se manifestent, en un mouvement
suspendu, la limite et l’illimité, le visible et l’invisible.
Cette diversité est abordée dans les articles de Jiang
Dandan, Chantal Colomb, Nathalie J. Ferrand. Pierre Carrique et Valérie
Zuchuat interrogent les sinuosités de la rêverie et son
rapport au réel. Mathilde Vischer et Christine Lombez mettent
en lumière les rapports complexes de l’écriture
poétique et de la traduction.
Dans une société de consommation, de médiatisation
et de profit qui exerce durement son emprise, la poésie de Philippe
Jaccottet propose à qui sait l’entendre une façon
de vivre et d’habiter le monde en préservant ou en retrouvant
le lien à l’essentiel : « On a besoin d’un
tel exemple, surtout aujourd’hui, en un temps où le discernement
manque de façon catastrophique » écrit Arina Kouznetsova.
Fabio Pusterla propose de méditer « la figure humble et
néanmoins très ferme » du poète, tandis que
David Constantine voit dans cette posture « un engagement social
indubitable […] presque […] un engagement politique ».
La poésie de Philippe Jaccottet offre une voie — une voix
— au sujet contemporain en quête d’authenticité.
Dans le tourbillon vertigineux de notre époque, elle permet un
regard lucide, mais non désespéré, grâce
auquel le sujet peut construire ou reconstruire un art de vivre.
*
« Ici et maintenant, dans
l’épaisseur de l’énigme, dans sa chaleur,
dans son silence : un vieil homme parfaitement et irrévocablement
ignare, et qu’on voit donner congé aux fées, congé
aux anges, congé aux vingt-quatre vieillards de saint Jean. Lui-même
partie prenante de l’énigme dans plus grande densité
— et qui sait s’il ne devrait pas effacer aussi ce mot —
afin de mieux recevoir cette bonté venue de la terre couleur
de terre, couleur de soleil bientôt couché, couleur de
feu très ancien ? »
En ce moment privilégié, le sujet est véritablement
présent au monde, éprouvant toute sa charge d’invisible
et d’incompréhensible, délivré de toute angoisse,
vivant pleinement sa participation à un monde qui s’ouvre
sur une profondeur atemporelle, centre, origine, unité d’où
s’épanche une sorte de bienveillance qui répand
sa grâce dans le sensible, suscite tout à la fois l’amour
de la beauté et l’amour du bien. Philippe Jaccottet réaffirme
ici la vertu d’une démarche apophatique. Les images qui
hantent la rêverie se voient congédiées, le chemin
se trace par effacement progressif. Seul un langage transparent au seuil
de sa propre abolition, permet d’envisager l’énigme
dans toute sa densité, sa pureté, sa simplicité.
Les trois proses poétiques inédites que nous confie aujourd’hui
Philippe Jaccottet laissent cours à une méditation sur
l’existence, le temps et la mort, la légitimité
d’une parole sur la beauté lorsque le monde semble livré
à l’entropie, l’être humain irrévocablement
entraîné vers « les ombres innombrables des morts
». Entre lumière et obscurité, la pensée
se fraie un chemin dont les tours et les détours rendent perceptible
une progression dialectique hésitante, tâtonnante, qui
connaît son propre dépassement dans la rencontre de l’inconnaissable,
et trouve ainsi sa justification éthique et poétique.
Le poète nous soumet à l’épreuve du doute
puis à celle d’un surcroît existentiel où
la distance entre le sujet et le monde s’abolit dans l’instant
où la chair du monde et celle de l’homme se rencontrent,
où l’annihilation de la pensée qui divise et sépare
prépare le heurt de tout l’être sensible et sensoriel
et d’un monde qui l’excède.
C’est pourquoi la poésie est « contre-fardeau »,
« non-fardeau » dans une époque où la justesse
est écartée pour l’utilitarisme et le profit, une
époque qui aseptise la mort et banalise la misère. En
écho à la parole de « contre-terreur » qui
fut celle de René Char dans le maquis, à la question de
Hölderlin sur le rôle du poète en temps de détresse
ou « d’ombre malheureuse » — pour reprendre
la traduction de Gustave Roud —, la poésie, l’art,
la beauté, tout ce qui manifeste dans l’espace et le temps
l’aspiration humaine à la grandeur et à l’éternel,
participe d’un engagement et d’une détermination
sans cesse réexaminés et renouvelés. Les expressions,
« contre-fardeau », « non-fardeau » ont une
valeur polémique. La posture n’est pas celle de l’indifférence
ou de l’isolement frileux. Elle propose un humanisme modeste,
dans la conscience de ses limites. La méditation sur la mort
des êtres chers intègre une réflexion sur le monde
contemporain et la perte du sens, que révèle l’attitude
de la société face à la mort. Le dernier acte serait-il
sanglant, il n’est guère qu’une mise en scène
de l’absurde où l’homme, tel l’acteur shakespearien,
fantôme ou fantoche, s’agite un moment sur la scène
puis s’écroule. Jaccottet restitue à la condition
humaine sa dimension tragique, discrètement épique, dans
la vision d’une descente aux enfers qui s’achève
sur une interrogation métaphysique. Il esquisse également
une réflexion sur le temps, le sens de l’Histoire et la
spécificité d’une époque où l’entropie
fait brusquement et mystérieusement place à l’Ouvert,
comme si la faillite d’une pensée dominante laissait place
au surgissement authentique d’un espace où le sens peut
être restauré.
La méditation va de pair avec une réhabilitation de la
parole poétique. En choisissant le titre « Trois proses
», Philippe Jaccottet indique une mise à distance de la
poésie, ou du moins du poème. La première fait
écho à l’Obituaire qui ouvrait Ce peu de bruit (Gallimard,
2008), elle transfigure les deuils successifs en figure d’une
condition humaine vouée à la mort, dans une écriture
qui se fait prose poétique en exprimant l’universel singulier.
Pourtant la phrase se plait à repousser la tentation lyrique
par des parenthèses, un autocommentaire dévalorisant,
opposant le bavardage futile de la prose à la grâce d’un
poème qui délivrerait le tout dans l’instant, mais
se refuse. Il n’empêche : la prose poétique rejoint
insensiblement la forme du poème en prose, accordée aux
mouvements de l’âme et de la rêverie. Ceux-ci s’organisent
tout d’abord autour de l’image de la chute dans l’obscurité,
contrebalancée par des lueurs ou le jaillissement d’une
cascade tout aussi indubitables. Dans le second texte, l’obscurité
s’entrouvre : deux personnes aimées reprennent vie. Non
nommées, elles proposent tout à la fois une double figure
de la maternité et une sorte d’allégorie de la condition
humaine, entre inquiétude, désaccord et défaut
d’ancrage d’une part, présence plénière
et confiante, modèle d’une vie accordée au monde
et aux autres, d’autre part. Tout à la fois rêverie,
hommage discret, tableau et tombeau, le texte tend vers le poème
et s’ouvre sur le dépassement des mythes d’une survie
de l’âme, en écho à l’inconnaissable
de la prose poétique précédente. La pensée
se déroule ainsi en spirale, revenant à une question tout
à la fois métaphysique et poétique : la nécessité
et l’impossibilité de se séparer des images pour
appréhender quelque chose comme une vérité, la
difficulté de maintenir une posture agnostique qui soit aussi
un acte de présence. La troisième « prose »
est celle de la présence au monde accomplie, celle d’un
face à face avec la merveille et l’absolu d’un monde
et d’une totalité incompréhensible qui déroute
et fléchit la pensée. La voix peut se faire hésitante,
menacer de se briser, elle renaît du regard posé sur les
choses, de leur altérité irréductible et indéterminée
qui s’ouvre de façon inépuisable. La stupeur, le
choc ressenti, l’étonnement et l’incompréhension
se disent et se redisent, désignant le miracle sensible. La mort,
la perte sous toutes ses formes, semblent comprises dans ce miracle
et une énigme portée à son plus haut point. Le
tragique de l’existence est intégré et dépassé.
Étonnement et consentement s’accordent. Dans le heurt intime
du sujet et du monde se révèle un lien ontologique où
la transcendance est d’autant plus mystérieuse que, vidée
de tout référent, elle est une dimension de l’expérience.
Le poème en prose prend tout à la fois la forme d’un
questionnement et d’une réponse à l’énigme,
il tente de la saisir telle qu’elle se donne, préexistant
et échappant à toute élucidation. Ce qui nourrit
le poème est aussi ce qui rend le monde habitable. La parole
poétique se voit investie d’une haute responsabilité
dans un monde menacé d’inauthenticité. Elle est
« ce peu de bruit », ce « calme feu » qui résiste
lorsque tout semble le nier. Un défi à notre temps. L’audience
toujours plus grande de la poésie de Jaccottet, les écrits
qui suivent, en témoignent.
Que Philippe Jaccottet soit chaleureusement remercié pour son
soutien tout au long de la réalisation de ce dossier, pour l’entretien
qu’il a bien voulu accorder, enfin pour les inédits qu’il
nous permet de découvrir.
Nathalie J.
Ferrand