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Georg Büchner - Roland Barthes
Août - septembre 2008

 

Büchner nous manque


Georg Büchner : 1813-1837. Une vie trop brève. Une œuvre inachevée, interrompue en plein élan, mais d’une force singulière et d’une superbe intransigeance.
Pratiquement ignoré de ses contemporains, Büchner n’aurait jamais imaginé qu’un prix littéraire parmi les plus prestigieux porterait un jour son nom. Il est attribué tous les ans à un écrivain d’envergure, par l’Académie allemande de langue et de littérature à Darmstadt, dans la Hesse, son pays natal. Les discours des lauréats évoquent le rôle que la pensée de Büchner a joué dans leur propre appréhension du monde : ainsi se compose une mosaïque qui reflète les différentes approches auxquelles invite la lecture d’une œuvre dont l’impact ne faiblit pas.
Il y a en Büchner un révolutionnaire et un poète, mais aussi un savant, un philosophe et un homme muré dans sa solitude et ses conflits intimes. Il y a en lui un écrivain qui cherche à désarticuler les clichés du langage, de la pensée, de la vie politique et sociale. Il sait que la langue doit vivre. Vivre et laisser vivre.
Fils de médecin, il entreprend des études de médecine à Strasbourg dès novembre 1831, selon le désir de son père, francophile, et de sa mère dont les cousins résident en Alsace (parmi eux, Édouard Reuss, professeur à la faculté de théologie et porte-parole réputé du protestantisme libéral). Hébergé par le pasteur-poète Jaeglé qui a salué avec enthousiasme la Révolution de 1830, Büchner se fiance bientôt avec sa fille Minna. Le français lui est familier : il rédigera son mémoire de thèse sur le système nerveux du barbeau dans un français quasi parfait. La qualité de ce travail lui vaudra d’être promu au grade de docteur de l’université de Zurich où il obtiendra en 1836 un poste de maître de conférences. Par ailleurs, la France occupe une place centrale dans ses préoccupations littéraires : il lit Lamartine, Musset, Saint-Simon, Lamennais et Victor Hugo dont il traduira en 1835 Lucrèce Borgia et Marie Tudor. Dès ses années de lycée, il s’intéresse à la Révolution française, plus tard il se plonge dans Le Nouveau Paris de Louis-Sébastien Mercier et les ouvrages de Thiers et de Mignet sur l’Histoire de la Révolution pour composer début 1835 son premier grand drame, La Mort de Danton, qui oppose le « pur et dur » Robespierre à Danton, conscient de la fragilité de l’homme, rejetant la raideur tyrannique de la morale. La faiblesse de Danton, la grandeur de Danton, c’est de reconnaître la vanité non pas de l’action mais de toute agitation. Cette pièce traduit-elle aussi une crise profonde de la foi dans le pouvoir de la Raison de transformer le monde ? À Minna Jaeglé qui s’attend plutôt à une lettre d’amour, Büchner écrit en mars 1834 : « J’étudiais l’histoire de la Révolution. Je me suis senti comme anéanti sous l’atroce fatalisme de l’histoire.1 »
En octobre 1833, il s’est inscrit à la Faculté de médecine de Giessen, petite ville de la Hesse, à l’époque un grand-duché féodal et policier où les paysans étaient écrasés par les charges. Des révoltes sociales venaient d’y être réprimées dans le sang. Büchner ne supporte pas les brutalités et les injustices. Au printemps 1834, il fonde à Giessen puis à Darmstadt une « Société des Droits de l’Homme » sur le modèle strasbourgeois d’une société du même nom, créée après la révolution de juillet 1830. Autorisée à Strasbourg, elle est interdite dans la Hesse. Büchner prend vite conscience de la carence de la bourgeoisie dans la préparation d’un soulèvement libérateur et rédige avec un ami un libelle révolutionnaire, Le Messager hessois, qui exprime sa solidarité envers les misérables : le mot d’ordre, devenu célèbre par la suite, « Paix aux chaumières, guerre aux palais ! », devait rassembler les opprimés dont Büchner se faisait le défenseur et le porte-parole. Imprimé clandestinement, cet appel, un des plus percutants de la littérature politique allemande, ne parviendra pas à ses destinataires. Un indicateur a tenu la police au courant. Un des amis de Büchner est arrêté et torturé, lui-même est soumis à des interrogatoires. Poursuivi pour menées subversives, puis mis sous mandat d’arrêt pour trahison, il s’enfuit et trouve refuge à Strasbourg.
Combatif, il l’est. Rebelle, il l’est. Militant, il sait l’être. Anticonformiste, il le restera. Jamais il n’apprendra à tisser des réseaux, à courtiser, à séduire, à pratiquer l’art du reniement. Non, l’idée ne lui vient pas de « s’incliner devant les chevaux de parade et les badauds de l’histoire 2 ». Mais il renonce à toute activité politique directe et ne se berce pas d’illusions : il est terriblement seul, sa santé n’est pas des plus solides, il est à court d’argent. Comme « son » Danton, il connaît un sentiment de lassitude et d’impuissance. Le spectacle des hommes et du monde lui inspire un pessimisme foncier. « Qu’est-ce donc qui en nous ment, assassine, vole ? 3 », se demande-t-il.
Il lit Descartes et Spinoza, et travaille à son œuvre littéraire, fiévreusement. C’est elle qui exprimera ses doutes, ses espoirs, ses obsessions. En moins d’un an, il écrit une nouvelle, Lenz, une comédie, Léonce et Léna, et un drame en fragments, Woyzeck. En proie à ses angoisses d’exilé à Zurich où il a déposé une demande d’asile, hanté peut-être aussi par de sombres pressentiments, il exige de lui-même des efforts intenses. On dirait qu’il veut se tuer au travail. Pourtant, ce n’est pas le travail, c’est la maladie qui aura raison de lui : le typhus l’emporte en quelques jours. Il meurt le 19 février 1837.
Le mal et la maladie, il les connaît. La démence du poète Lenz dans la nouvelle qui porte ce titre, le spleen de l’aristocrate Léonce dans la pièce Léonce et Léna, le délire du prolétaire Woyzeck, la folie de Lucile, la femme de Camille Desmoulins, le suicide de Julie, la femme de Danton, le désarroi de l’individu sans défense, ses tensions intérieures, son aliénation sociale et, plus généralement, la misère dans ce monde, il les connaît.
Woyzeck compte parmi les œuvres les plus poignantes de la littérature allemande. Publiée près d’un demi-siècle après la mort du poète, cette pièce est devenue l’une des plus jouées, tout en donnant lieu à des divergences de lecture notables. Pour tous ses écrits, Büchner se documente soigneusement. Le sujet de Woyzeck est emprunté à la chronique médicale et judiciaire de l’époque. Mais dans le drame inoubliable qu’il en tire, le fait divers est haussé au niveau d’un tableau exemplaire de la souffrance humaine. C’est une mise en accusation du manque d’humanité de certaines institutions, en l’occurrence de l’armée et du corps médical, et un fervent plaidoyer en faveur d’un homme aux abois, un simple soldat, réduit à l’état de chose, méprisé par son supérieur, un capitaine d’infanterie, qui le traite comme son laquais, et instrumentalisé par un docteur sans scrupules à qui il sert de cobaye : ces personnages appartenant à la classe dominante font valoir leurs intérêts et représentent l’autorité de la force qui est la négation de la liberté. Ne portant pas de nom, ils sont désignés uniquement par leur fonction : en fait, plus que des personnes particulières, Büchner vise des « types » universels. Trompé par la femme qu’il aime, Woyzeck l’entraîne au bord d’un étang et la poignarde. Dépossédé de tout, incapable de formuler par le langage l’oppression qu’il subit, il ne peut attendre ni soutien ni compassion, ni même un semblant de compréhension. Avant de sombrer sous l’empire de la douleur, Woyzeck aura fait ce constat : « Chaque être humain est un abîme, on a le vertige quand on y plonge le regard. »
En mai 1914, Alban Berg voit la pièce de Büchner à Vienne et décide aussitôt de la mettre en musique. La guerre retarde le travail. Il termine son Wozzeck en 1922. Trois ans plus tard, le chef d’orchestre Erich Kleiber le fait jouer à l’Opéra de Berlin. Disciple d’Arnold Schönberg, Berg a fourni avec sa composition l’illustration la plus marquante de la théorie de l’atonalité et créé un chef-d’œuvre musical désormais célèbre dans le monde entier.
Et si Büchner était parmi nous aujourd’hui ? Serait-il avocat, juge, garde des Sceaux, secrétaire d’État aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme, ministre de la Santé ? Rien de tout cela. Ce n’est pas le talent qui lui ferait défaut mais la propension à se mettre en scène. Sans carnet d’adresses, sans relations influentes, il resterait sans doute un passager clandestin de l’existence, avec pour seul appui une parole qui ne se veut jamais arrangeante mais qui finit par se faire entendre.
Il est certain que Büchner nous manque.

Erika TUNNER

1. Georg Büchner, Œuvres complètes, inédits et lettres. Édition établie sous la direction de Bernard Lortholary, Paris, Seuil, 1988, p. 522.
2. Ibid.
3. Ibid.

 

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