Büchner
nous manque
Georg Büchner : 1813-1837. Une vie trop brève. Une œuvre
inachevée, interrompue en plein élan, mais d’une
force singulière et d’une superbe intransigeance.
Pratiquement ignoré de ses contemporains, Büchner n’aurait
jamais imaginé qu’un prix littéraire parmi les plus
prestigieux porterait un jour son nom. Il est attribué tous les
ans à un écrivain d’envergure, par l’Académie
allemande de langue et de littérature à Darmstadt, dans
la Hesse, son pays natal. Les discours des lauréats évoquent
le rôle que la pensée de Büchner a joué dans
leur propre appréhension du monde : ainsi se compose une mosaïque
qui reflète les différentes approches auxquelles invite
la lecture d’une œuvre dont l’impact ne faiblit pas.
Il y a en Büchner un révolutionnaire et un poète,
mais aussi un savant, un philosophe et un homme muré dans sa
solitude et ses conflits intimes. Il y a en lui un écrivain qui
cherche à désarticuler les clichés du langage,
de la pensée, de la vie politique et sociale. Il sait que la
langue doit vivre. Vivre et laisser vivre.
Fils de médecin, il entreprend des études de médecine
à Strasbourg dès novembre 1831, selon le désir
de son père, francophile, et de sa mère dont les cousins
résident en Alsace (parmi eux, Édouard Reuss, professeur
à la faculté de théologie et porte-parole réputé
du protestantisme libéral). Hébergé par le pasteur-poète
Jaeglé qui a salué avec enthousiasme la Révolution
de 1830, Büchner se fiance bientôt avec sa fille Minna. Le
français lui est familier : il rédigera son mémoire
de thèse sur le système nerveux du barbeau dans un français
quasi parfait. La qualité de ce travail lui vaudra d’être
promu au grade de docteur de l’université de Zurich où
il obtiendra en 1836 un poste de maître de conférences.
Par ailleurs, la France occupe une place centrale dans ses préoccupations
littéraires : il lit Lamartine, Musset, Saint-Simon, Lamennais
et Victor Hugo dont il traduira en 1835 Lucrèce Borgia et Marie
Tudor. Dès ses années de lycée, il s’intéresse
à la Révolution française, plus tard il se plonge
dans Le Nouveau Paris de Louis-Sébastien Mercier et les ouvrages
de Thiers et de Mignet sur l’Histoire de la Révolution
pour composer début 1835 son premier grand drame, La Mort de
Danton, qui oppose le « pur et dur » Robespierre à
Danton, conscient de la fragilité de l’homme, rejetant
la raideur tyrannique de la morale. La faiblesse de Danton, la grandeur
de Danton, c’est de reconnaître la vanité non pas
de l’action mais de toute agitation. Cette pièce traduit-elle
aussi une crise profonde de la foi dans le pouvoir de la Raison de transformer
le monde ? À Minna Jaeglé qui s’attend plutôt
à une lettre d’amour, Büchner écrit en mars
1834 : « J’étudiais l’histoire de la Révolution.
Je me suis senti comme anéanti sous l’atroce fatalisme
de l’histoire.1 »
En octobre 1833, il s’est inscrit à la Faculté de
médecine de Giessen, petite ville de la Hesse, à l’époque
un grand-duché féodal et policier où les paysans
étaient écrasés par les charges. Des révoltes
sociales venaient d’y être réprimées dans
le sang. Büchner ne supporte pas les brutalités et les injustices.
Au printemps 1834, il fonde à Giessen puis à Darmstadt
une « Société des Droits de l’Homme »
sur le modèle strasbourgeois d’une société
du même nom, créée après la révolution
de juillet 1830. Autorisée à Strasbourg, elle est interdite
dans la Hesse. Büchner prend vite conscience de la carence de la
bourgeoisie dans la préparation d’un soulèvement
libérateur et rédige avec un ami un libelle révolutionnaire,
Le Messager hessois, qui exprime sa solidarité envers les misérables
: le mot d’ordre, devenu célèbre par la suite, «
Paix aux chaumières, guerre aux palais ! », devait rassembler
les opprimés dont Büchner se faisait le défenseur
et le porte-parole. Imprimé clandestinement, cet appel, un des
plus percutants de la littérature politique allemande, ne parviendra
pas à ses destinataires. Un indicateur a tenu la police au courant.
Un des amis de Büchner est arrêté et torturé,
lui-même est soumis à des interrogatoires. Poursuivi pour
menées subversives, puis mis sous mandat d’arrêt
pour trahison, il s’enfuit et trouve refuge à Strasbourg.
Combatif, il l’est. Rebelle, il l’est. Militant, il sait
l’être. Anticonformiste, il le restera. Jamais il n’apprendra
à tisser des réseaux, à courtiser, à séduire,
à pratiquer l’art du reniement. Non, l’idée
ne lui vient pas de « s’incliner devant les chevaux de parade
et les badauds de l’histoire 2 ». Mais il renonce à
toute activité politique directe et ne se berce pas d’illusions
: il est terriblement seul, sa santé n’est pas des plus
solides, il est à court d’argent. Comme « son »
Danton, il connaît un sentiment de lassitude et d’impuissance.
Le spectacle des hommes et du monde lui inspire un pessimisme foncier.
« Qu’est-ce donc qui en nous ment, assassine, vole ? 3 »,
se demande-t-il.
Il lit Descartes et Spinoza, et travaille à son œuvre littéraire,
fiévreusement. C’est elle qui exprimera ses doutes, ses
espoirs, ses obsessions. En moins d’un an, il écrit une
nouvelle, Lenz, une comédie, Léonce et Léna, et
un drame en fragments, Woyzeck. En proie à ses angoisses d’exilé
à Zurich où il a déposé une demande d’asile,
hanté peut-être aussi par de sombres pressentiments, il
exige de lui-même des efforts intenses. On dirait qu’il
veut se tuer au travail. Pourtant, ce n’est pas le travail, c’est
la maladie qui aura raison de lui : le typhus l’emporte en quelques
jours. Il meurt le 19 février 1837.
Le mal et la maladie, il les connaît. La démence du poète
Lenz dans la nouvelle qui porte ce titre, le spleen de l’aristocrate
Léonce dans la pièce Léonce et Léna, le
délire du prolétaire Woyzeck, la folie de Lucile, la femme
de Camille Desmoulins, le suicide de Julie, la femme de Danton, le désarroi
de l’individu sans défense, ses tensions intérieures,
son aliénation sociale et, plus généralement, la
misère dans ce monde, il les connaît.
Woyzeck compte parmi les œuvres les plus poignantes de la littérature
allemande. Publiée près d’un demi-siècle
après la mort du poète, cette pièce est devenue
l’une des plus jouées, tout en donnant lieu à des
divergences de lecture notables. Pour tous ses écrits, Büchner
se documente soigneusement. Le sujet de Woyzeck est emprunté
à la chronique médicale et judiciaire de l’époque.
Mais dans le drame inoubliable qu’il en tire, le fait divers est
haussé au niveau d’un tableau exemplaire de la souffrance
humaine. C’est une mise en accusation du manque d’humanité
de certaines institutions, en l’occurrence de l’armée
et du corps médical, et un fervent plaidoyer en faveur d’un
homme aux abois, un simple soldat, réduit à l’état
de chose, méprisé par son supérieur, un capitaine
d’infanterie, qui le traite comme son laquais, et instrumentalisé
par un docteur sans scrupules à qui il sert de cobaye : ces personnages
appartenant à la classe dominante font valoir leurs intérêts
et représentent l’autorité de la force qui est la
négation de la liberté. Ne portant pas de nom, ils sont
désignés uniquement par leur fonction : en fait, plus
que des personnes particulières, Büchner vise des «
types » universels. Trompé par la femme qu’il aime,
Woyzeck l’entraîne au bord d’un étang et la
poignarde. Dépossédé de tout, incapable de formuler
par le langage l’oppression qu’il subit, il ne peut attendre
ni soutien ni compassion, ni même un semblant de compréhension.
Avant de sombrer sous l’empire de la douleur, Woyzeck aura fait
ce constat : « Chaque être humain est un abîme, on
a le vertige quand on y plonge le regard. »
En mai 1914, Alban Berg voit la pièce de Büchner à
Vienne et décide aussitôt de la mettre en musique. La guerre
retarde le travail. Il termine son Wozzeck en 1922. Trois ans plus tard,
le chef d’orchestre Erich Kleiber le fait jouer à l’Opéra
de Berlin. Disciple d’Arnold Schönberg, Berg a fourni avec
sa composition l’illustration la plus marquante de la théorie
de l’atonalité et créé un chef-d’œuvre
musical désormais célèbre dans le monde entier.
Et si Büchner était parmi nous aujourd’hui ? Serait-il
avocat, juge, garde des Sceaux, secrétaire d’État
aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme,
ministre de la Santé ? Rien de tout cela. Ce n’est pas
le talent qui lui ferait défaut mais la propension à se
mettre en scène. Sans carnet d’adresses, sans relations
influentes, il resterait sans doute un passager clandestin de l’existence,
avec pour seul appui une parole qui ne se veut jamais arrangeante mais
qui finit par se faire entendre.
Il est certain que Büchner nous manque.
Erika TUNNER
1. Georg Büchner, Œuvres
complètes, inédits et lettres. Édition établie
sous la direction de Bernard Lortholary, Paris, Seuil, 1988, p. 522.
2. Ibid.
3. Ibid.