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Jean-Jacques Rousseau
Octobre 2006
Rousseau
à la lettre
En novembre 1961, Europe consacrait un dossier
à Jean-Jacques Rousseau, pour fêter le deux cent cinquantième
anniversaire de sa naissance. Il était présenté
par Pierre Abraham qui se situait dans une perspective de célébration
et de filiation. La commémoration de Rousseau s’inscrivait
dans une lutte des mémoires, ouverte par la translation des cendres
au Panthéon et renouvelée à chaque anniversaire.
Rousseau était un des Pères de 1789 et de 1793, un des
penseurs, non seulement de la Révolution française, mais
aussi de toutes les révolutions à venir. Durant la clandestinité,
Fidel Castro, rapporte Pierre Abraham, portait le Contrat social
dans sa poche. Une seconde filiation menait de Rousseau, ou de Jean-Jacques,
à Freud et au grand roman américain. « La psychanalyse
sort directement des Confessions. »
Près d’un demi-siècle plus tard, le paysage semble
bouleversé. Notre connaissance de l’œuvre est transformée
par l’achèvement des Œuvres complètes
dans la Bibliothèque de la Pléiade et de la correspondance
générale éditée par Ralph A. Leigh à
Oxford. Ces deux chantiers, l’un collectif, l’autre plus
personnel, ont été longs, difficiles, mais leur aboutissement
met à notre disposition deux extraordinaires outils de travail.
Le premier volume des Œuvres complètes, sous la
direction de Bernard Gagnebin et de Marcel Raymond, parut en 1964. Il
réunissait les textes autobiographiques. Le cinquième
et dernier volume, consacré aux écrits sur la musique,
la langue et le théâtre, date de 1995. Organisé
par domaines thématiques et génériques, l’ensemble
permet une circulation dans l’œuvre, dans sa diversité,
dans sa profondeur génétique, dans ses implications. Il
est prolongé par la somme de la correspondance dont les tomes
se sont échelonnés de 1965 à 1989 et qui nous a
progressivement fait découvrir Rousseau épistolier, plongé
dans un réseau de correspondants.
Ces deux monuments, qui ne sont pas accessibles — le second surtout
— à tous les lecteurs, ont été complétés
par une série d’éditions de textes particuliers
qui en ont renouvelé la compréhension, de La Nouvelle
Héloïse par Henri Coulet (Folio, 1993) aux Confessions
par Alain Grosrichard (GF, 2002), de l’échange épistolaire
entre Rousseau et Malesherbes par Barbara de Negroni (Flammarion, 1991)
aux Lettres philosophiques, regroupées, sous ce titre
faussement voltairien, par Jean-François Perrin (Livre de poche,
2003). Deux périodiques sont consacrés à notre
auteur : les vénérables Annales Jean-Jacques Rousseau,
organe de la Société Rousseau de Genève, ont récemment
pris un sérieux coup de jeune, sous l’impulsion de Jacques
Berchtold et de Michel Porret, alors que Tanguy L’Aminot imposait
les Études Jean-Jacques Rousseau avec le concours du
Musée Rousseau de Montmorency, sans parler de la Société
américaine Jean-Jacques Rousseau. Le travail des chercheurs est
également facilité par les outils biographiques et bibliographiques.
Raymond Trousson s’est fait le spécialiste de ces travaux
précieux qui mettent un auteur en ordre chronologique ou alphabétique
ou qui fournissent les dossiers de la réception 1.
Nous ne fêtons aucun anniversaire, nous ne prétendons pas
que Rousseau soit actuel, si l’adjectif signifie que son œuvre
apporte des réponses toutes faites à nos questions. Le
Rousseau qui nous intéresse met plutôt en question les
bricolages de réponses que nous apportons à l’urgence
de l’actualité. Le présent dossier donne toute sa
place à l’École de Genève, non pas parce
que l’esprit du lieu assurerait une légitimité aux
rousseauistes des bords du Léman, mais parce que Genève
est resté un terrain de rencontres et d’échanges
pour ceux qui, souvent, sont venus d’ailleurs. Deux entretiens
marquent l’importance de Bronislaw Baczko et de Jean Starobinski
dans notre lecture, aujourd’hui, de Rousseau. Jean Starobinski
est le seul auteur du numéro de 1961 qui participe à celui
de 2006. De La Transparence et l’Obstacle (1958, nouvelle
version Gallimard, 1971) à ses toutes récentes Enchanteresses
(Seuil, 2005), qui s’ouvrent par des pages sur le merveilleux
et la musique chez Rousseau, il n’a cessé de lire et de
méditer l’auteur des Discours et des Confessions.
Il reste notre guide majeur. Le maître-livre de Bronislaw Baczko
a paru en polonais et je fais partie de ceux qui se désolaient
d’être réduits aux comptes rendus, jusqu’à
sa traduction française, Rousseau, solitude et communauté
en 1974. Rousseau a continué à accompagner Bronislaw Baczko
dans ses réflexions sur l’utopie, la révolution,
le scandale du mal 2. L’un et l’autre
reviennent sur leur itinéraire, leur compagnonnage avec Jean-Jacques.
Avec Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, ils ont formé ou influencé
une pléiade de rousseauistes. Alain Grosrichard, Jacques Berchtold,
Yves Citton, par exemple, ont étudié ou enseigné
à Genève. Chacun a son savoir-faire propre, mais ils partagent
certains choix. Le principal sans doute est le refus de séparer,
chez Rousseau comme chez tout écrivain, le sensible de l’intelligible,
le mot et l’image de l’idée. La lecture s’arrête
à un détail, à un élément récurrent,
et en fait le point de départ d’une enquête qui s’élargit
d’un texte à une œuvre. Le texte peut être examiné
à la lettre, sans pour autant être abstrait d’un
homme, d’une époque, d’un faisceau herméneutique.
À la lettre, au sens propre : on peut partir d’une
lettre qui manque, d’un s absent sur un manuscrit, et c’est
toute la question du rapport de Rousseau à la langue qui se déploie,
à la langue académique, au français de France et
de Paris, à l’autorité de Voltaire. La génétique
ne prétend plus s’abstraire de l’interprétation,
l’attention aux papiers et aux brouillons ne se dissocie pas des
enjeux de sens. On a longtemps réduit la fiction romanesque à
n’être que la fuite de la théorie, le dépassement
imaginaire des apories philosophiques. Il est plus profitable d’étudier
le travail du texte, qu’il soit de théorie ou de fiction.
C’est pourquoi le présent numéro, selon la tradition
d’Europe, confronte des lectures de spécialistes et des
lectures d’écrivains. Il cherche à enrichir, les
unes par les autres, des réactions à une écriture,
réactions abstraites ou concrètes, par l’argumentation
ou par le style. Quatre écrivains d’aujourd’hui disent
leur Rousseau, celui dont ils sentent le besoin. Et ce n’est pas
un hasard si, au moment où sort ce volume, paraissent deux romans
liés à la figure de Rousseau. Deux romans sur les silences
qui constituent le socle de sa parole. Ils inventent deux manuscrits
impossibles. Stéphane Audeguy, remarqué pour son premier
roman, La Théorie des nuages, fait parler le frère
aîné de Rousseau, celui qui n’a pas la parole et
disparaît vite de la mémoire sociale (Fils unique,
Gallimard). Jean-Didier Vincent s’intéresse pour son compte
à Thérèse Levasseur, la compagne silencieuse, dont
réapparaîtraient les confessions maladroites (Désir
et mélancolie, Éditions Odile Jacob). Bien connu
pour ses essais sur Casanova ou Diderot, Jean-Didier Vincent imagine
un ami de jeunesse, médecin passionné par la mélancolie
de Boswell, ce Boswell qui fut un amant passager de Thérèse.
Mélancolies d’hier et d’aujourd’hui se font
écho, dépression et ironie se répondent. Il n’est
pas nécessaire de rendre Rousseau actuel, en lui mettant un baladeur
sur les oreilles, cette actualité devient évidente à
travers le travail d’invention et d’interprétation.
Le couple traditionnel de la critique était celui que formaient
les deux grands hôtes du Panthéon, les adversaires de la
querelle sur la Providence à la suite du tremblement de terre
de Lisbonne, Voltaire et Rousseau. On le retrouvera dans certains articles.
Mais un autre dialogue du passé s’impose à notre
présent, celui des deux amis, Rousseau et Diderot, séparés
par la vie et des engagements divergents. Le fils de l’horloger
de Genève s’est reconnu dans le fils du coutelier de Langres,
celui qui se veut musicien dans celui qui apparaît comme le Philosophe.
On a souvent glosé sur la rupture entre les « frères
ennemis » 3. Ils ont raconté
diversement leur débat au château de Vincennes, lorsque
Rousseau est venu visiter son ami prisonnier et lui a parlé du
sujet, mis au concours par l’Académie de Dijon, sur les
effets du progrès des arts et des lettres. Ils semblent s’accorder
sur l’intérêt de développer une argumentation
critique. Mais Rousseau voit bientôt un engagement personnel,
une conversion intime là où Diderot s’intéresse
à un brillant paradoxe que doivent équilibrer d’autres
considérations. Celui qui croit au ciel et celui qui n’y
croit pas ne peuvent que considérer différemment la personne
et la langue. Rousseau est à la recherche d’une vérité
politique et personnelle, d’une sincérité et d’une
transparence, alors que Diderot sait qu’un dialogue est fait de
quiproquos et la personne d’influences et de déterminations
diverses. Jean-Jacques se lance dans la rédaction de ses Confessions,
avec ce que ce mot garde d’échos religieux ; Diderot s’enfonce
dans un plaidoyer en faveur d’un alter ego lointain,
Sénèque, le pédagogue et le conseiller de Néron.
L’un offre tout ce qu’il écrit à un public
anonyme qui se trouve dans la situation d’un Juge suprême,
alors que l’autre étage ses productions entre le présent
et la postérité, entre ce qui est utile tout de suite
et ce qui ne sera lisible que dans l’avenir. Nous ne pouvons que
nous sentir concernés par ce différend entre la recherche
solitaire et l’action collective, entre le rêve d’une
parole de vérité et les jeux de miroir du langage, entre
la construction d’un modèle et l’expérimentation
des possibles. Lorsque Diderot présente l’auteur du Discours
sur les sciences et les arts comme « un baril de poudre à
canon ou d’or fulminant, qui serait peut-être resté
sans explosion, sans l’étincelle qui partit de Dijon et
qui l’enflamma », il est certain que la formule n’est
pas purement négative, en cette époque de fascination
pour les grandes catastrophes et les événements sublimes.
L’ami Denis traverse ce dossier, tout comme il a hanté,
jusqu’au bout, l’écriture de Jean-Jacques.
Michel DELON
1. Dictionnaire de Jean-Jacques
Rousseau, publié sous la direction de R. Trousson et F. Eigeldinger,
Champion, 1996 ; J.-J. Rousseau. Mémoire de la critique,
Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2000 ; Jean-Jacques
Rousseau, Tallandier, 2003, etc.
2. « Rousseau, marginal et grand homme »,
Job, mon ami. Promesses du bonheur et fatalité, Gallimard,
1997.
3. La formule est de Jean Fabre. Le dialogue est exploré
par un beau recueil, coordonné par Franck Salaün, Diderot
— Rousseau. Un entretien à distance, Desjonquères,
2006.
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