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Mythe et mythologie du nord ancien
Aout-septembre 2006

 

Visions du nord

Une expérience de plusieurs décennies, la participation active à divers centres d’histoire des religions ou de recherches mythologiques, en France ou à l’étranger, m’ont convaincu d’une évidence : qui dit mythologie renvoie ipso facto au domaine grec. Ou latin. Non que je songe un instant à en nier la qualité et la valeur, convaincu que je suis, comme vous tous, que là sont les sources de notre culture et de notre civilisation. Ce n’est pas par hasard que, de génération en génération, les mêmes images, les mêmes dieux, les mêmes histoires sacrées sont reprises par nos penseurs, nos écrivains et nos artistes. Et loin de moi la tentation de récuser ces modèles. Du plus humble cruciverbiste qui sait fort bien qui est Io aux plus grands romanciers ou poètes, voire dramaturges de notre temps en passant par tous nos maîtres cinéastes, nul n’est totalement ignorant de l’Olympe et de ses habitants. Peut-être est-il utile de revivifier certaines de ces belles histoires ou de « réactualiser » de prestigieux personnages tout droit sortis d’Homère, de Pindare ou d’Hésiode, mais je suis un peu las, alors que je me trouve en train d’exposer l’horrible histoire de Guðrún et d’Atli / Attila telle qu’elle nous est rapportée par l’Edda poétique, de me voir renvoyé immédiatement à Atrée et Thyeste, ou de ne pouvoir parler de Völundr sans qu’on m’inflige aussitôt Héphaïstos, Dédale et Icare ou Vulcain. Je sais bien qu’un comparatisme de bon aloi peut présider à ce type de rapprochements et qu’après tout, les belles études de Georges Dumézil donnent lieu à admirer bien plus qu’à critiquer. Je sais aussi, pour proférer une banalité, que dans notre aire d’expansion occidentale, voire au-delà, l’homme reste l’homme, sa volonté de transcender ses limites est identique et sa manière de peupler son univers mental de créatures et d’histoires significatives ou symboliques est la même. La vie, l’amour, la mort, le destin, etc. hantent pareillement toutes nos cultures. Mais je ne vois pas pourquoi la vision grecque ou latine de l’homme, de la vie et du monde devrait avoir partout et toujours valeur paradigmatique.
Car il y a d’autres aires linguistiques, d’autres domaines culturels, d’autres histoires, d’autres ethnies, d’autres trésors littéraires qui soutiennent la comparaison et mériteraient une attention plus poussée. Mais, si ce n’est, encore une fois, à des fins de comparaison à peu près toujours condescendante, qui connaît les Slaves, les Celtes, les Germains, les Finnois, pour ne mentionner qu’eux ? Qui sait que la richesse dont leurs traditions sont capables mérite à la fois le respect et l’étude, qu’il ne sied pas de ne confier qu’aux seuls « spécialistes » ?
Car voici quarante ans que je me bats, dans tous les domaines et sur tous les fronts, pour divulguer, démythifier la culture germanique, notamment septentrionale. Et chaque fois, absurdement, je me heurte à des regimbements devant l’onomastique, par exemple, voire la prétendue étrangeté de ce qu’il faut aborder. Comme si, dès que l’on a franchi le 54e parallèle, on entrait délibérément dans l’ailleurs absolu ou l’autrement irréductible. Comme si le Danois, l’Islandais, le Norvégien, le Suédois n’étaient pas nos frères, autrefois comme aujourd’hui ! Mais il y a comme une barrière invisible quasi infranchissable qui se situe dans les fameuses brumes du Nord. Et c’est dommage car notre ignorance, dans la double acception du vocable, la française et l’anglaise, est gravement préjudiciable à des réalités dont la connaissance serait de nature à gagner notre enthousiasme. Après tout, les prophéties qui émanent de la voyante, dans la Völuspá de l’Edda poétique, n’ont pas d’équivalent en Europe, à égalité d’époque. De même que le cycle tout entier de Sigurðr / Siegfried qui enflamma Richard Wagner est unique au monde, je ne vois pas d’équivalent, dans quelque culture que ce soit, aux Havamal, même s’il s’agit d’un texte hautement composite. Et ainsi de suite. Alors ? Je m’échine à percer le secret de cette cécité ou de cette surdité volontaires qui nous affectent en cette matière. Je ne vois aucune explication intelligible. Il fut un temps, paraît-il, fort lointain, où régnait la formule Ex Septentrione lux, du Nord vient la lumière, ce qui est donner dans l’excès inverse. Mais il est patent que nous sommes loin de là.
Voilà pourquoi j’accueille avec grande joie la proposition qui m’a été faite par les responsables d’Europe, d’offrir un numéro spécial sur les mythes nordiques anciens. Lequel numéro vient quelque temps après son équivalent sur les mythes grecs : on ne saurait rêver coïncidence plus opportune ! Le lecteur éventuel pourra juger sur pièces, conforter ses certitudes là, découvrir des ouvertures ici.
Vous avez bien lu : nordiques anciens. Non pas germaniques (encore que, le plus souvent, la distinction soit plutôt spécieuse) mais bien scandinaves, nés, donc, en Danemark, Suède, Norvège et, pour l’immense majorité d’entre eux, consignés en Islande au XIIe et surtout au XIIIe siècle. J’ai battu l’appel, pour ce faire, de mes amis, disciples comme on dit, anciens étudiants ou collègues : ils ont tous répondu chaleureusement, ce dont je leur suis infiniment reconnaissant. Se conjuguent certainement dans leur réponse immédiatement positive une passion que justifie la matière traitée, et aussi le sentiment de pouvoir contribuer, comme je l’ai dit, à combler une grave lacune, sans parler de la joie de faire de l’authentique divulgation, souvent à partir de thèmes inconnus. Vous allez donc lire dans les pages qui suivent des études représentatives de la plupart des domaines où il faut exercer une pareille enquête. Un peu dans tous les genres, certaines sont fort savantes, d’autres se veulent de souriants essais, d’autres encore ne dédaignent pas un certain surplomb critique. Donc, des dieux, comme Freyr et ses parèdres, Njörðr et Skaði, Tyr ; ou bien des héros comme Sigurðr ou Völundr ; ou encore de vrais mythes élaborés comme celui de l’« invention » de la poésie, celui de la création du monde, celui de la mort de Baldr. Avec, en prime, une belle réflexion sur le thème de la prédiction, si cher aux Islandais des sagas, ou, à titre à demi comparatiste, une méditation sur le personnage — qui fut danois en fait — de Hamlet. Et pour couronner le tout, une réflexion ironique qui devrait vous permettre de prendre les distances requises envers toutes ces histoires.
Bien entendu, je n’ignore pas que la notion même de mythe, qui est furieusement à la mode chez nous, aura, du coup, été fort galvaudée. Je n’entends pas descendre ou faire descendre dans de nouvelles analyses absconses de la notion. J’ai cru devoir, dans la petite intervention que je me suis permise, proposer une rapide « définition » du mythe (qui est une histoire, une image et un symbole de force de vie). Je ne m’abuse pas sur les critiques que cette approche ne pourra manquer de déchaîner. Mais tel n’est pas le propos réel de ce numéro : au contraire ! À partir des exemples et des réflexions qui vont vous être proposés, ce sera à vous d’élaborer l’idée que vous vous faites d’un mythe. C’est donc vous mettre à contribution sans vergogne, mais je gage que vous vous en trouverez bien ! Et si l’objectif secrètement visé ici — vous inciter à lire les textes qui nous exposent ces histoires —, est atteint, ce sera double chance !

Régis BOYER

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Numéro disponible à la vente au prix de 18,50 €

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