Repères biographiques
Je veux que
mon lecteur, quel qu’il soit, ne pense qu’à moi seul,
et non pas aux noces de sa fille, aux nuits qu’il va passer avec
sa maîtresse, aux embûches que lui tend son ennemi, au procès
dans lequel il est engagé, à sa maison, à sa terre
ou encore à son trésor ; et, du moins tant qu’il
me lit, je veux qu’il reste en ma compagnie. S’il est préoccupé
par ses affaires, qu’il diffère de me lire ; mais quand
il entreprendra de le faire, qu’il repousse loin de lui le poids
de ses affaires et l’administration de son patrimoine… je
ne veux pas qu’il puisse apprendre sans effort ce que moi-même
je n’ai pas écrit sans effort.
Lettres familières, XIII 5, 23.
1304
20 juillet : Naissance à Arezzo de Francesco Petrarca, fils de
ser Petracco, notaire, et d’Eletta Canigiani. Le père,
ami de Dante, avait été exilé de Florence en même
temps que ce dernier le 20 octobre 1302 en raison de son appartenance
à la faction politique des guelfes blancs. L’arrière-grand-père
paternel de Pétrarque, ser Garzo, était écrivain
et auteur de « laudes » spirituelles.
1305
La famille s’installe à l’Incisa, bourg situé
non loin de Florence.
1307
Naissance de Gherardo, frère du poète auquel il restera
attaché toute sa vie.
1311- 1312
La famille séjourne à Pise où certains biographes
pensent que le jeune Pétrarque a pu rencontrer Dante. En 1312,
le père de Pétrarque trouve un emploi à la cour
avignonnaise du pape Clément V (le cardinal gascon Bertrand de
Goth, 1305-1314). Après un voyage aventureux que Pétrarque
relatera dans la première de ses Lettres familières (1350)
et au cours duquel il manqua de périr noyé , la famille
s’installe à Carpentras.
1312-1316
Années de formation au latin et à la rhétorique
sous la conduite d’un maître italien lui aussi notaire et
exilé en Provence, Convenevole da Prato (1270-1338) que Pétrarque
évoquera de manière affectueuse dans une des ses Lettres
de la vieillesse (XVI, 1) . C’est à Carpentras qu’il
fait la connaissance de Guido Sette (futur archevêque de Gênes)
qui demeurera son très cher ami toute sa vie.
1316
À la fin de l’année, Pétrarque se rend à
l’Université de Montpellier pour y entreprendre des études
juridiques qu’il poursuivra jusqu’en 1320.
1318
Mort de la mère de Pétrarque Eletta Canigiani en mémoire
de laquelle le poète compose une élégie en vers
latins (Breve panegyricum defuncte matri in Epystulae metricae, I 7)
1320
Pétrarque, son frère Gherardo et Guido Sette se rendent
à Bologne pour poursuivre des études de droit. Dans cette
ville universitaire qui est aussi un berceau de la poésie vernaculaire,
il noue des relations, en particulier avec Giacomo Colonna, fils de
Stefano Colonna l’Ancien, le célèbre patriarche
de cette grande famille de la noblesse romaine, frère du cardinal
Giovanni Colonna, et plus tard évêque de Lombez.
1325
Lors d’un bref séjour à Avignon, Pétrarque
emploie le premier argent dont il dispose à l’achat d’un
manuscrit du De civitate Dei d’Augustin aujourd’hui conservé
à la bibliothèque universitaire de Padoue (ms. 1490) et
dont la note d’acquisition datée de février 1325
constitue le plus ancien autographe de Pétrarque que nous possédions.
1326
Mort de ser Petracco. Le poète et son frère Gherardo reviennent
en Provence.
1327
Le 6 avril (vendredi saint), Pétrarque fait la rencontre de Laure
dans l’église Sainte-Claire d’Avignon . Certains
biographes s’accordent aujourd’hui à reconnaître
dans ce personnage féminin qui deviendra la Dame chantée
dans le Chansonnier, une jeune femme de la noblesse avignonnaise, fille
d’Audibert de Noves et récemment mariée à
Hugues de Sade .
1328
Le 28 mai, à l’âge de 27 ans, l’ami et protecteur
de Pétrarque Giacomo Colonna est élevé à
l’épiscopat par le pape Jean XXII, pour avoir eu le courage
d’afficher sur le portail de l’église romaine de
Saint-Marcellin la bulle d’excommunication papale promulguée
contre l’empereur Ludovic de Bavière, dont le conflit avec
le pape est évoqué par Umberto Eco dans son roman Le Nom
de la rose.
1329
Pour des raisons économiques, Pétrarque s’oriente
vers la carrière ecclésiastique. Au printemps, il accompagne
le nouvel évêque Giacomo au siège de son évêché
de Lombez (dans le département actuel du Gers). C’est au
cours de ce voyage — évoqué plus tard comme l’un
des moments les plus heureux de sa vie — qu’il visitera
Toulouse et fera la connaissance de deux de ses plus chers amis : le
flamand Louis Santus de Beringen, maître de chapelle du cardinal
Giovanni Colonna, que Pétrarque surnommera son Socrate et à
qui sont dédiées les Lettres familières, et le
romain Angelo Tosetti qu’il nommera son Laelius et à qui
il adressera plusieurs de ses lettres . Giacomo le recommande à
son frère le cardinal Giovanni dont il devient le chapelain et
au service duquel il restera jusqu’en 1347. C’est à
cette époque qu’il compose une comédie latine aujourd’hui
perdue (Philologia Philostrati) et qu’il commence un travail philologique
novateur et de grande ampleur sur le texte de Tite-Live.
1333
Pétrarque effectue un long voyage dans le Nord de l’Europe,
à Paris, Gand et Liège. C’est dans cette dernière
ville qu’il découvre les manuscrits de deux discours de
Cicéron, le Pro Archia et le Ad equites romanos aujourd’hui
considéré comme apocryphe. Le voyage se poursuit par Aix-la-Chapelle,
Cologne, les Ardennes, puis Lyon et Avignon où Pétrarque
fait la connaissance du bibliophile anglais Richard de Bury, auteur
du célèbre Philobiblon et ambassadeur à Avignon
du roi Édouard III à propos duquel, dans une lettre familière
datée de 1352, il évoquera la guerre de Cent ans . Il
fait également la connaissance du moine augustin Dionigi da Borgo
San Sepolcro qui lui offrira un exemplaire des Confessions de saint
Augustin. Pétrarque conserva toute sa vie ce livre qui eut une
valeur emblématique en raison de son oscillation constante et
souvent déchirante entre philosophie païenne et sagesse
chrétienne.
1335
Il reçoit du pape Benoît XII le bénéfice
du canonicat de Lombez. Il adresse une lettre (Epystulae, I 2) au pape
qui ne sera que la première d’une longue série de
requêtes similaires pour obtenir le rapatriement du siège
pontifical à Rome. À Avignon, il fait la connaissance
d’Azzo da Correggio, oncle du seigneur de Vérone Mastino
della Scala qui venait de s’emparer de Parme, et de l’humaniste
véronais Guglielmo da Pastrengo. Il assiste efficacement les
deux hommes dans leur défense juridique contre les Rossi, anciens
maîtres de Parme. Pétrarque noue ainsi des rapports politiques
avec la famille des Correggio au pouvoir dans la ville émilienne.
1336
C’est le 26 avril de cette année qu’est située
l’ascension réelle ou fictive du mont Ventoux qui inspirera
l’une des lettres les plus célèbres de la correspondance
de Pétrarque (Fam., IV 1). Cette lettre donnera au rapport du
poète avec la spiritualité augustinienne un caractère
structurant et emblématique . Au cours de ce même printemps,
il fait la connaissance du grand peintre siennois Simone Martini et
entame une première ébauche de mise en forme de son Chansonnier.
Deux sonnets du Chansonnier (77 et 78) font allusion à une miniature
de Laure peinte par Simone Martini qui n’a pas été
conservée. À la fin de l’année il entreprend
son premier voyage à Rome et prend conscience de la situation
désolante dans laquelle les luttes entre les grandes familles
(notamment celles des Colonna et des Orsini) plongent la ville et le
Latium tout entier. Dans le même temps, l’admiration qu’il
témoigne (Fam., II 14, 3) pour la grandeur de la Cité
encore perceptible dans ses magnifiques vestiges contribue à
ancrer en lui ce « patriotisme romain » qui sera une des
constantes de son œuvre tant latine que vernaculaire.
1337
Pétrarque achète une maison à Vaucluse, sur les
bords de la Sorgue. Il fait la rencontre de Philippe de Cabassoles,
évêque de Cavaillon. Naissance de son fils Giovanni. Début
de la composition du De viris illustribus, œuvre d’érudition
historique composée de 37 portraits d’hommes illustres
de l’Antiquité qui demeurera inachevée et à
laquelle il continua à travailler jusqu’en 1366.
1338
Il commence la rédaction de son grand poème épique
latin l’Africa, destiné lui aussi à demeurer inachevé
(seuls neuf des douze livres canoniques prévus seront composés).
Ce poème en hexamètres est basé sur la seconde
guerre punique menée contre Carthage par Scipion l’Africain.
Le poète pensait que l’Africa lui procurerait la gloire
littéraire et il continua à y travailler sa vie durant.
C’est aussi en 1338 qu’il commence la composition des Triomphes
par le premier d’entre eux, le Triomphe de l’Amour.
1340
Le 1er septembre il reçoit en même temps deux propositions
émanant de l’Université de Paris et de la Commune
de Rome qui désirent lui conférer la distinction du laurier
poétique. Il opte évidemment pour la seconde ville et
choisit le patronage du roi de Naples Robert d’Anjou, celui-là
même que Dante (Paradis, VIII 147) appelait dédaigneusement
« re da sermone » (« roi qui n’est bon qu’au
prêche »).
1341
Parti d’Avignon en février, il se rend d’abord à
Naples où il est retenu trois jours durant par le roi Robert
et fait la connaissance de Barbato da Sulmona et Giovanni Barrili, deux
personnalités représentatives du cercle de lettrés
de la cour angevine. Ils deviendront tous deux ses correspondants et
seront également liés à Boccace. Le 8 avril, il
est couronné sur le Capitole et reçoit le Privilegium
lauree, distinction qui lui donne le droit d’enseigner l’art
poétique et l’histoire, ce qu’il se refusera toujours
à faire malgré les nombreuses sollicitations qui lui furent
adressées. Son éloge fut prononcé par le patriarche
de la famille Colonna, Stefano l’Ancien. Le cérémonial
solennel de cette manifestation contribua à établir la
stature intellectuelle de Pétrarque qui devint alors une sorte
de modèle idéal pour les savants et les lettrés
d’Italie et d’Europe. Sur le chemin du retour, il est l’hôte
d’Azzo da Correggio à Selvapiana dans la vallée
de l’Enza, aux environs de Parme. À l’automne, lui
parvient la nouvelle de la mort de son ami et premier protecteur Giacomo
Colonna.
1342
Il adresse au roi Robert une lettre en vers (Epystulae metricae, I 13)
à l’occasion de la mort de Dionigi da Borgo San Sepolcro
qui était devenu le conseiller du monarque. Revenu en Provence
à la fin de l’hiver, il poursuit la rédaction des
Triomphes. Mort du pape Benoît XII (Jacques Fournier, 1334-1342)
auquel succède le 7 mai Clément VI (Roger de Beaufort,
1342-1352) qui nommera successivement Pétrarque ambassadeur du
Saint-Siège (1343), protonotaire apostolique (1346) et archidiacre
de Parme (1350). Une ambassade de 18 membres de la noblesse romaine
conduite par Stefano Colonna le Jeune, fils du patriarche de la famille,
se rend à Avignon pour demander au nouveau pape le retour de
la papauté à Rome et l’instauration d’une
année jubilaire tous les cinquante ans. Pétrarque appuie
ces deux demandes dans une de ses lettres en vers (Epystulae metricae,
II 5) où, s’adressant au pontife au nom de Rome en une
vibrante prosopopée, il le supplie, en tant que « très
cher époux » de revenir dans la Ville. Pétrarque
obtient un canonicat à Pise et un autre à Migliarino (une
localité proche des environs de cette ville) dont il ne pourra
cependant jamais profiter des bénéfices. Au cours de l’été,
il tente de s’initier au grec sous le magistère de Barlaam,
moine calabrais de l’ordre de saint Basile. Le 21 août il
entame une première sélection de ses poèmes consignés
dans le manuscrit Vaticanus latinus 3196 en transcrivant quatorze pièces
(les pièces 31-34, 41-46, 49, 58, 60, 64 et 69 du recueil définitif
consigné dans le Vaticanus latinus 3195, auquel Pétrarque
mit l’ultime main le 18 juillet 1374, la veille de sa mort).
1343
Au mois de février il apprend la mort de Robert d’Anjou
tandis qu’un changement intervient à Rome où un
nouveau gouvernement communal fondé sur les corporations et la
bourgeoisie citadine prend le pouvoir. Cola di Rienzo est envoyé
par Rome en ambassade auprès de Clément VI à Avignon.
Fils d’un tenancier de taverne et d’une lavandière,
Cola est une sorte de tribun sanguin et charismatique vivant dans le
mythe de la Rome antique. Il séduit Pétrarque, lequel
verra plus tard en lui l’homme providentiel capable de rétablir
la puissance romaine. En avril, le frère de Pétrarque,
Gherardo, auquel le poète était très lié,
entre dans l’ordre des Chartreux et se retire dans la chartreuse
de Montrieux. Naissance du second enfant de Pétrarque, une fille
du nom de Francesca. Dans la lettre Posteritati (« à la
Postérité »), Pétrarque affirme qu’il
n’eut plus de rapport charnel avec les femmes à partir
de cette date. Le malaise spirituel consécutif à l’entrée
de son frère dans les ordres et à la naissance de sa fille
est exprimé dans le sonnet 189 du Chansonnier « Passa la
nave mia colma d’oblio » (« Passe ma nef comblée
d’oubli »). Il commence la rédaction des Rerum memorandarum
libri, dont seuls les quatre premiers livres furent achevés,
sorte de recueil des faits et des dits mémorables à l’imitation
de l’historien latin Valère-Maxime. En septembre, il part
en mission pour Naples et reprend contact avec Giovanni Barrili et Barbato
da Sulmona.
1344
Il s’installe à Parme, mais assiste désespéré
à l’exacerbation des rivalités et des conflits entre
les princes italiens. Azzo da Correggio cède la ville à
Obizzo d’Este et s’attire l’hostilité des Visconti
de Milan et des Gonzaga de Mantoue. Pétrarque compose à
cette occasion la très célèbre chanson 128 dite
« All’Italia » du Chansonnier (« Italia mia,
benchè ‘l parlar sia indarno » / « Mon Italie,
quoique les mots soient impuissants ») dont Machiavel citera l’envoi
dans la conclusion de son traité du Prince.
1345
Il est contraint d’abandonner Parme assiégée et
de se réfugier à Vérone où il fait la découverte,
pour lui capitale, d’un manuscrit des seize livres de la correspondance
de Cicéron qu’il recopie aussitôt (Fam., XXI 10).
Frappé de découvrir un Cicéron intime, plein d’hésitations
et de doutes, loin de l’image idéale qu’il en avait
jusqu’alors, il compose une lettre fictive (Fam., XXIV 3) dans
laquelle il tance l’écrivain latin. Cette révélation
sera sans aucun doute fondamentale pour le pousser à entreprendre
lui-même ses grandes œuvres épistolaires. Dans cette
même bibliothèque du chapitre de Vérone, il a également
accès à un manuscrit de Catulle qui suscitera un grand
intérêt chez les poètes humanistes néo-latins
des générations postérieures. Après être
rentré à Parme, puis revenu à Vérone, il
retourne en Provence en passant par le Tyrol et la vallée du
Rhône.
1346
Il rédige le De vita solitaria dédié à Philippe
de Cabassoles, traité ascétique en deux parties qui s’attache
à définir l’idéal d’une sagesse chrétienne.
Il compose quelques-unes des pièces qui composeront le Bucolicum
carmen, recueil de douze églogues allégoriques qui dissimulent
notamment des allusions à la situation politique contemporaine
(politique de la papauté, situation du royaume de Naples, action
de Cola di Rienzo). Il obtient le canonicat de la cathédrale
de Parme.
1347
Année de la chute de Calais aux mains des Anglais. Il compose
le De otio religioso qu’il dédie aux chartreux de Montrieux
après avoir rendu visite à son frère Gherardo.
Dans ce texte dont l’inspiration mystique et ascétique
est encore plus forte que dans le De vita solitaria, Pétrarque
exprime l’un des traits caractéristiques de sa pensée
philosophique qui marquera de son empreinte les penseurs humanistes
de la Renaissance : son mépris pour le savoir scolastique, véritable
dégradation de l’aristotélisme, stérile et
vaniteuse traduction d’une incapacité à embrasser
la véritable sagesse qui passe par une démarche introspective
et intérieure. Le 20 mai, Cola di Rienzo prend le pouvoir à
Rome à la suite d’un soulèvement populaire. Pétrarque
lui adresse plusieurs lettres de soutien (cf. la célèbre
Hortatoria dans les Epistulae variae, 48) et rompt avec les Colonna
(cf. l’églogue « Divortium » in Bucolicum carmen,
VIII), emblèmes de cette noblesse romaine responsable de l’abjection
dans laquelle est tombée la ville. Mais à la fin du mois
de novembre, alors qu’il est en route pour Rome, il apprend la
nouvelle de l’échec de l’entreprise de Cola auquel
il manifeste alors sa déception (Fam., VII 7). Il commence une
première version du Secretum, dialogue fictif en trois journées
entre saint Augustin et Pétrarque lui-même, désigné
par son prénom de Franciscus, en présence d’une
femme d’une lumineuse beauté représentant la Vérité.
Ce dialogue constitue une mise à nu des conflits intérieurs
les plus intimes qui déchirent l’âme du poète.
1348
La terrible épidémie de peste noire qui va décimer
l’Europe éclate au printemps. Pétrarque se trouve
à Parme qui est passée sous la domination de Luchino Visconti.
Le 19 mai, lui parvient une lettre de son amis Louis de Beringen qui
lui apprend la mort de Laure qu’il consigne dans la note marginale
déjà évoquée de son manuscrit des œuvres
de Virgile (« et in eadem civitate eodem mense Aprili eodem die
sexto eadem hora prima, anno autem MCCCXLVIII ab hac luce lux illa subtracta
est » / « et dans cette même ville, au cours du même
mois d’avril ; en ce même sixième jour et en cette
même première heure mais en l’année 1348,
cette dame de lumière fut soustraite à la lumière
du jour »). Cette même missive l’informe aussi de
la mort du cardinal Giovanni Colonna, son ancien protecteur. Il rédige
les sept Psaumes pénitentiaux .
1349
L’évêque de Parme Ugolino Rossi à la famille
duquel Pétrarque s’était opposé en défendant
Mastino della Scala et Azzo da Correggio en 1335, rend difficile son
séjour dans cette ville. Pétrarque se rend donc à
Padoue, la ville qui deviendra le centre principal de la seconde moitié
de sa vie, sur l’invitation du seigneur Giacomo da Carrara. Le
18 avril, il est nommé chanoine de la cathédrale de la
ville. Il se rend en Vénétie (Vérone, Trévise,
Venise) et dans cette dernière ville fait la connaissance du
doge Andrea Dandolo (1343-1354). Plusieurs de ses amis meurent de mort
violente, comme Mainardo Accursio assailli par des brigands, ou de la
peste comme les hommes d’État Luchino Visconti, Paganino
da Bizzozzero et le poète Senuccio del Bene (cf. Fam., VIII 7-9).
1350
Il écrit la lettre d’introduction au recueil des Lettres
familières (24 livres en tout) et la première des Epystulae
metricae dédiée à Barbato da Sulmona. C’est
de cette année qu’on peut dater le sonnet d’introduction
au Chansonnier (« Voi ch’ascoltate in rime sparse il suono
»). Au mois d’octobre, il se rend à Rome pour le
jubilé et sur le chemin du retour fait halte à Florence
où il prend contact avec un groupe de jeunes humanistes italiens
qui l’admirent et demeureront ses fidèles disciples (Boccace,
Zanobi da Strada, Francesco Nelli et Lapo da Castiglionchio qui lui
offre un manuscrit des Institutions oratoires de Quintilien). Il se
rend à Arezzo pour une visite à sa maison natale et revient
à Parme où il apprend la nouvelle de l’assassinat
de Giacomo da Carrara, le seigneur de Padoue.
1351
Il séjourne à Padoue auprès de Francesco da Carrara
et tente d’empêcher la guerre entre Gênes et Venise
(Fam., XI 8). Au mois de mars il reçoit la visite de Boccace
qui lui offre une chaire au « Studium » de Florence. Soucieux
de préserver son indépendance, Pétrarque décline
cette offre. Le 3 mai, il part pour la Provence et reprend la rédaction
du De viris illustribus qu’il complète en y ajoutant les
biographies de grands hommes antérieurs à Romulus. Il
refuse la charge de secrétaire pontifical que lui offre Clément
VI et pour se défendre des attaques qui circulent contre lui
dans les milieux de la Curie, compose plusieurs de ses lettres sans
titre (Sine nomine).
1352
Pétrarque polémique contre les médecins de l’entourage
du pape en composant le premier livre de ses Invectivae contra medicum
et poursuit la rédaction des Lettres familières et de
l’Africa. Il intervient en faveur de Cola di Rienzo qui est emprisonné
à Avignon après avoir vainement tenté lors d’un
voyage à Prague de convaincre l’empereur Charles IV de
Bohème de prendre la tête d’une entreprise politique
et eschatologique en faveur de l’Italie (Fam., XIII 6). Le 6 décembre,
Clément VI meurt et c’est le cardinal limousin Étienne
Aubert qui lui succède sous le nom d’Innocent VI (1352-1362).
Le nouveau pontife, bien qu’hostile à Pétrarque,
libère Cola di Rienzo afin de s’en servir pour restaurer
l’ordre à Rome sous la direction du cardinal espagnol Egide
Albornoz.
1353
Il ajoute trois autres livres à ses Invectivae contra medicum
et au mois d’avril, prend la décision de quitter définitivement
la Provence pour s’installer en Italie. Après avoir rendu
une dernière visite à son frère Gherardo à
Montrieux, il passe le col du Montegenèvre d’où
il adresse un salut solennel à l’Italie (Epystulae metricae,
III 24) et vient s’installer à Milan où il accepte
l’hospitalité de l’archevêque et seigneur de
la ville, Giovanni Visconti, au grand scandale de ses admirateurs florentins,
dont Boccace, qui considèrent l’archevêque comme
le prototype même du tyran et l’État milanais comme
l’antithèse de la « libre » commune de Florence.
1354
Au service de Giovanni Visconti, il se rend à Venise comme ambassadeur
pour intervenir en faveur d’une paix entre Gênes et Venise.
Il fait la connaissance de Marin Faliero, le doge qui succèdera
à Andrea Dandolo en 1354 et sera déposé et décapité
un an plus tard pour conspiration contre la République. Il entreprend
la rédaction du traité De remediis utriusque fortunae
dédié à Azzo da Correggio et qui comprend deux
livres comptant respectivement 122 et 131 dialogues dans lesquels la
Raison apprend successivement aux quatre protagonistes allégoriques
(Joie et Espérance dans le premier livre, Douleur et Crainte
dans le second) à rester constants dans la bonne comme dans la
mauvaise fortune. Le 17 octobre il prononce l’oraison funèbre
de Giovanni Visconti qui venait de mourir et auquel succèdent
ses trois neveux Matteo, Galeazzo et Bernabò. Au mois de novembre,
l’empereur Charles IV reçoit Pétrarque à
Mantoue.
1355
Charles IV est couronné empereur à Rome le 5 avril, mais
à la grande déception de Pétrarque, il quitte la
ville peu après. Pétrarque lui adresse une lettre de reproche
(Fam., XIX 12). Le poète répond par une invective (Invectiva
contra quendam magni status hominem sed nullius scientie aut virtutis)
aux attaques fielleuses qu’avait lancées contre lui le
cardinal Jean de Caraman, protonotaire apostolique qui s’était
pourtant professé son ami dans le passé.
1356
Toujours au service des Visconti, il se rend à Prague au mois
de mai et à son retour séjourne un mois à Bâle.
Il est nommé comte palatin par l’empereur et noue des rapports
avec Pandolfo Malatesta, seigneur de Rimini et condottiere au service
des Visconti. Il compose une seconde rédaction du Chansonnier
comprenant cette fois 171 compositions (les actuelles pièces
1-142 et 264-292 auxquelles il faut ajouter une ballade — «
Donna mi vène spesso nella mente » — qui fut par
la suite écartée).
1357
Il passe l’été dans le monastère chartreux
de Garegliano où il corrige le Triomphe de l’Amour. À
l’automne, il achève le Bucolicum carmen et retouche le
De otio religioso.
1358
Il rédige l’Itinerarium syriacum pour Giovanni Mandelli,
condottiere de famille noble, originaire de Côme et lié
aux Visconti. Mandelli l’avait invité à se joindre
à lui pour un pèlerinage en Terre Sainte. Pétrarque,
se livrant à une description géographique et historique
des différentes étapes de cet itinéraire, conseille
notamment à Mandelli de ne pas manquer d’aller voir les
fresques peintes par Giotto dans la chapelle du palais royal de Castelnuovo
à Naples (fresques aujourd’hui perdues). Il fait la connaissance
à Padoue d’un étrange et fantasque personnage, Leonzio
Pilato (1310-1366), érudit calabrais qui traduira en latin l’Iliade
et l’Odyssée. Pétrarque et Boccace l’inciteront
vainement à œuvrer à l’instauration des études
grecques en Italie.
1359
Il reçoit la visite de Boccace à Milan et s’entretient
avec lui au sujet de Dante. On possède un écho de ces
discussions et du jugement que Pétrarque porte sur son grand
prédécesseur dans la lettre familière XXI 15 adressée
à Boccace. Il commence l’élaboration de la première
forme qui nous soit conservée du Chansonnier, celle dite «
Chigi », du nom du manuscrit Vaticano Chigiano L.V. 176 qui a
été transcrit par Boccace et dans lequel le recueil est
divisé en deux parties comprenant respectivement 163 et 41 compositions.
1360
Dans sa nouvelle demeure de San Simpliciano, non loin de Milan, Pétrarque
accueille son fils Giovanni avec lequel il s’est réconcilié
après de nombreuses brouilles. Il voyage de nouveau à
Padoue et Venise. Il achève la première rédaction
du De remediis. En décembre, il se rend en mission auprès
du roi de France Jean II le Bon libéré de sa captivité
par les Anglais à la suite du traité de Brétigny.
1361
Le discours qu’il prononce le 13 janvier devant la cour de France
(Collatio coram illustri domino Iohanne Francorum rege) obtient un très
grand succès et Pétrarque renoue avec l’humaniste
français Pierre Bersuire, traducteur de Tite-Live qu’il
avait connu près de trente ans auparavant (Fam., XXII 13). Revenu
à Milan en mars, il adresse une lettre à l’empereur
(Fam., XXIII 2) pour lui demander de rétablir le siège
de la papauté à Rome. Pour échapper à l’épidémie
de peste il quitte Milan pour Padoue et apprend la mort durant l’été
de son fils Giovanni et de Louis de Beringen. Il entreprend la confection
d’un nouveau recueil épistolaire dédié à
Francesco Nelli qu’il surnomme son « Simonide » :
les Lettres de la vieillesse (Seniles).
1362
Au mois de mai, Pétrarque quitte Milan pour Padoue. Il écrit
à Boccace (Sen., I 5) pour le dissuader d’abandonner l’étude
des classiques à la suite d’une crise spirituelle. Au mois
de septembre, Pétrarque s’installe à Venise où
il prend demeure au palais Molin sur le quai des Esclavons. Il écrit
au chancelier Benintendi Ravagnani (Epistulae variae, 43) pour lui faire
part de son intention de léguer sa bibliothèque à
la république de Venise. Au mois d’octobre, Innocent VI
meurt et c’est le bénédictin Guillaume de Grimoard,
abbé de Saint-Victor à Marseille qui est élu sous
le nom d’Urbain V (1362-1370). Pétrarque fondera de grands
espoirs en partie exaucés sur l’action de ce pape à
qui il écrivit la très longue Lettre de vieillesse VII
1 ainsi que trois autres missives (Sen., IX 1; XI 1 et 12). À
la fin de l’année, il apprend la mort de celui qui avait
été son premier protecteur laïc, Azzo da Correggio.
1363
Boccace séjourne pendant trois mois à Venise où
il est l’hôte de Pétrarque. Le poète apprend
la mort de trois de ses plus chers amis : Angelo Tosetti (son «
Laelius »), Francesco Nelli (son « Simonide ») et
Barbato da Sulmona. Il travaille à la rédaction du Triomphe
de la Renommée. Il séjourne à Pavie à l’invitation
des Visconti et rend visite à sa fille Francesca, son gendre
Francescuolo da Brossano et sa petite-fille Eletta.
1364
Après un séjour à Bologne, il se rend dans le Casentin
à l’invitation du comte Roberto da Battifolle. Il prend
à son service le copiste Giovanni Malpaghini de Ravenne, un élève
de Donato Albanzani, qui commence à transcrire les Lettres familières.
À l’automne, il se rend aux thermes d’Abano pour
y soigner un accès de gale.
1365
Il séjourne à Pavie jusqu’à la fin de l’année.
Le faux bruit de sa mort se répand et le prive d’un bénéfice
à Carpentras qu’Urbain V voulait lui accorder.
1366
Donato Albanzani lui apprend la nouvelle de la mort de Leonzio Pilato.
Sa fille et son gendre prennent demeure chez lui et Francesca donne
naissance à un fils, le petit Francesco. Il achève la
transcription du De vita solitaria dont il envoie le manuscrit à
Philippe de Cabassoles. Giovanni Malpaghini commence la transcription
du Chansonnier dans le manuscrit Vaticanus latinus 3195. Cet état
comprend les actuelles pièces 1-120, 122-178, 180-190 pour ce
qui est de la première partie, et 264-318 pour la seconde. Le
frontispice du manuscrit porte le titre latin que Pétrarque voulut
donner à son recueil : Francisci Petrarche laureati poete rerum
vulgarium fragmenta. Pétrarque termine la composition du De remediis
et du Bucolicum carmen. À la fin de l’année, il
est de retour à Venise.
1367
Le poète se trouve à Padoue lorsque brusquement Giovanni
Malpaghini lui annonce son intention d’abandonner son service.
Malpaghini se met en route pour la Provence, mais s’arrête
à Pavie, chez le gendre de Pétrarque Francescuolo da Brossano
où Pétrarque le retrouve. Malpaghini se remet à
son service pour une brève période. C’est en se
rendant de Venise à Pavie par voie fluviale que Pétrarque
rédige son invective De suis ipsius et multorum aliorum ignorantia
contre quatre jeunes averroïstes de l’université de
Padoue qui l’avaient accusé d’ignorance. En juin,
Urbain V part pour l’Italie et s’installe d’abord
à Viterbe, puis fait son entrée triomphale à Rome
le 26 octobre, mais la mort d’Albornoz sera suivie de désordres
qui convaincront bientôt le pape de revenir sur sa décision.
De retour à Venise à la fin de l’année, Pétrarque
y poursuit la confection du Chansonnier en ajoutant au Vaticanus latinus
3195 les actuelles pièces 179 et 191-198 pour la première
partie et 319-321 pour la seconde.
1368
Nouvelle lettre à Urbain V (Sen., IX 1) pour l’encourager
à ne pas quitter Rome. Mort de son petit-fils Francesco. Giovanni
Malpaghini l’abandonne définitivement. Revenu à
Padoue, il achève la rédaction du De viris illustribus
qu’il dédie au seigneur de la ville Francesco da Carrara,
auquel il fournit les sujets pour les fresques de la salle des Géants.
Il accompagne Francesco da Carrara à Udine pour y rencontrer
l’empereur Charles IV. Il assiste à Milan aux noces de
la fille de Galeazzo Visconti, Violante. Il songe à s’installer
définitivement à Padoue où Francesco da Carrara
lui fait don de la petite propriété d’Arquà
dans les monts Euganéens : Pétrarque se fit construire
en ces lieux une modeste demeure. Il se lie d’amitié avec
l’humaniste Lombardo della Seta et le médecin Giovanni
Dondi dell’ Orologio. Il reçoit une nouvelle visite de
Boccace.
1369
Dernier séjour à Pavie. Il se met en route pour Rome à
la demande du pape. Il est victime d’une fièvre qui altère
gravement sa santé.
1370
Le 4 avril il rédige son testament en prévision de son
départ imminent pour Rome. En chemin, à Ferrare, il est
frappé par une syncope et doit revenir à Padoue (Sen.,
XI 17). En septembre, les cardinaux français parviennent à
convaincre le pape de rentrer à Avignon, malgré les objurgations
de sainte Brigitte de Suède. Urbain V meurt trois mois après
son retour le 19 décembre et c’est le cardinal Pierre Roger
de Beaufort Turenne qui lui succède sous le nom de Grégoire
XI (1370-1378), lequel rétablira définitivement la papauté
à Rome le 17 janvier 1377, réalisant ainsi de façon
posthume le grand dessein que Pétrarque avait formé.
1371
Pétrarque reprend la rédaction de sa lettre Posteritati
qui forme à elle seule le XVIIIe et dernier livre des Lettres
de la vieillesse. Sur la suggestion du prieur des Camaldules Giovanni
degli Abbarbagliati, il ajoute un appendice (l’Addictio romualdiana)
à son De vita solitaria.
1372
Mort de Philippe de Cabassoles auquel il avait le projet de rendre visite
à Pérouse où ce dernier était légat
pontifical. La guerre éclate entre Padoue et Venise et le poète
doit quitter Arquà pour se réfugier à Padoue. Dans
son manuscrit de Virgile, il écrit les mots suivants : «
Heu, prope iam solus sum ! » / « Hélas ! Désormais
je reste presque seul ! » Achèvement de l’état
dit « Malatesta » du Chansonnier dont Pétrarque avait
envoyé copie à Pandolfo Malatesta (cf. Epistulae variae,
9 et Sen., XIII 11) — on en possède un manuscrit apographe
de la fin du XVe siècle (Laurenziano 41, 17). Cet état
comprend dans un ordre quelque peu altéré presque toutes
les pièces de l’état définitif et des séquences
244-263, 344-350, 357-358 et 360-365.
1373
En réponse à un écrit anti-italien de Jean de Hesdin
dirigé contre la seconde lettre adressée par Pétrarque
à Urbain V (Sen., IX 1), le poète rédige l’Invectiva
contra eum qui maledixit Italiae. Il donne une traduction latine de
la nouvelle X, 10 du Décameron de Boccace (la célèbre
nouvelle de Griselidis). Il revient à Arquà après
la fin du conflit entre Venise et Padoue. Il apporte de nouvelles corrections
au Triomphe de l’Amour. Il réorganise à nouveau
le Chansonnier selon la forme dite « Queriniana », du nom
de l’apographe de la fin du XIVe siècle conservé
dans la « Biblioteca Queriniana » de Brescia (ms. D II 21).
Il écrit une dernière lettre à Boccace qui constitue
une sorte de testament spirituel (Sen., XVII 2).
1374
Le 15 janvier il commence la rédaction du Triomphe de l’Éternité.
Il envoie au jeune moine augustin Luigi Marsili de Florence le manuscrit
des Confessions qu’il avait lui-même reçu quarante
ans auparavant d’un autre augustin, Dionigi da Borgo San Sepolcro.
Il travaille encore à la mise en ordre du Chansonnier en donnant
une numérotation spécifique aux trente et une dernières
pièces pour indiquer leur place dans le recueil final.
Pétrarque mourut dans la nuit du 18 au 19 juillet, la veille
de son soixante-dixième anniversaire. Ses amis le retrouvèrent
le matin, le front appuyé sur une biographie de César
qu’il était en train de rédiger , alors que sa main
s’était arrêtée sur un renvoi aux lettres
de Cicéron. — C’est ainsi que le représente
une toile du peintre lucquois Gualtiero De Bacci Venuti (1857-1938)
intitulée La morte di Petrarca et conservée à la
« casa Petrarca » d’Arezzo.
Frank LA BRASCA