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Homère

Mai 2001

 

La poétique efficace d'Homère

On dit qu’Eschyle, le plus ancien des dramaturges athéniens dont l’œuvre soit parvenue jusqu’à nous, affirmait modestement s’être nourri des miettes du festin d’Homère. C’est sans doute une caution suffisante pour qu’après avoir consacré un numéro aux tragiques grecs, Europe se penche sur le poète que le plus vénérable de ces tragiques revendiquait pour sa principale source d’inspiration, partageant au demeurant en cela l’admiration unanime de ses compatriotes qui, dès avant le siècle de Périclès, avaient élevé l’Iliade et l’Odyssée au rang de monuments classiques (sans les mettre pour autant à l’abri de la critique, puisque la culture grecque ancienne ne connaît pas d’orthodoxie inattaquable). L’initiative, attribuée aux Pisistratides, de fixer le texte des deux épopées en une forme définitive pour éviter que les récitants n’y introduisent des variantes de leur cru et ne déforment l’original, en une civilisation où pourtant l’oralité était encore très prégnante, témoignerait si besoin était de la position d’exception que la Grèce reconnut très tôt à leur auteur. De fait, ni les écoliers qui déchiffraient en ânonnant les exploits d’Achille ou les errances d’Ulysse, ni leurs maîtres d’école ou autres intellectuels du Ve siècle ne doutaient le moins du monde que les deux monuments inauguraux de leur littérature fussent à mettre au compte d’un aède unique, d’un compositeur de génie, et que le nom de ce créateur, atteignant dès les aurores une perfection qui ne pourra plus ensuite quêtre approchée, eût été Homère. C’est bien plus tard que vint la querelle — dont les deux siècles passés nous ont renvoyé les échos amplifiés — qui mit aux prises « analystes », partisans d’un découpage des poèmes visant à retrouver les différentes couches superposées plus ou moins adroitement par des générations successives de chanteurs, et « unitaristes », défenseurs de la position traditionnelle confiant à un seul auteur sinon la composition ex nihilo des épopées, du moins la dernière mise au point, celle qui leur a conféré cette cohérence et cette beauté époustouflantes dont aujourd’hui encore nous sommes frappés. La dispute a fait long feu et les savants contemporains, même quand ils se prononcent en un sens ou en l’autre comme certains collaborateurs de notre recueil, le font avec moins de flamme, sans doute pour cette raison que les anthropologues nous ont définitivement convaincus, analyses structurales à l’appui, qu’une œuvre collective, une production populaire n’est condamnée ipso facto ni à la médiocrité ni à l’incohérence. L’enjeu n’est plus dès lors de préserver un texte canonique de la déchéance à laquelle l’anonymat l’eût automatiquement voué ; le principal argument des unitaristes — celui de la qualité et de la puissante cohésion des deux épopées — perd ainsi sa valeur probante, mais réciproquement, l’accord se fait de manière quasi unanime sur ces deux caractéristiques des œuvres : qu’on les tienne pour collectives ou individuelles, avec toutes les positions intermédiaires imaginables, il n’est plus guère de savant pour contester l’homogénéité extraordinaire et le statut d’œuvres organiques de l’Iliade et de l’Odyssée. Reléguée à l’arrière-plan, cette problématique qui se muait en un affrontement en chiens de faïence où ni l’un ni l’autre camp n’était vraiment sensible aux arguments de son vis-à-vis, a ouvert la voie à de nouveaux questionnements dont l’ambition de ce numéro est de suggérer la richesse et l’intérêt. Moins encore que naguère pour les tragiques nous ne prétendons, bien sûr, faire le tour de tout ce qui se dit aujourd’hui d’important sur les poèmes homériques. Mais le petit échantillon que nous offrons au public témoigne indubitablement de la vigueur de la recherche et de son aptitude à faire surgir du neuf à partir de textes dont des siècles d’exégèse n’ont pas tari la fécondité.
La manière dont nous avons réparti ces études mérite peut-être quelques mots d’explication supplémentaires, fût-ce pour amorcer une palinodie. Comme on pourra le constater, nous avons fait alterner des sections axées sur des questions plus « poétiques » ou plus formelles et d’autres qui rassemblent des travaux rapprochés par leur contenu. Les trois premières études tournent autour de la composition des poèmes, qu’il s’agisse de s’interroger sur les supports concrets qui permirent d’en organiser la matière (Jean Irigoin) ou sur les éléments structurants de la récitation et de la composition que constituent les formules et comparaisons (Françoise Létoublon, Richard Buxton). La troisième partie se pose des problèmes analogues, quoiqu’à un niveau différent ; les auteurs explorent des modalités distinctes mais concordantes selon lesquelles le poème se donne les moyens d’enfermer dans ses rets tout un monde et de se présenter donc comme une totalité exhaustive, mieux, un vecteur de totalisation : obsession de ne laisser de côté aucun détail, si trivial fût-il, ni le moindre instant inoccupé (Luciano Canfora), condensation métonymique extrême concentrant en un épisode toute une geste (Philippe Rousseau), insertion dans le fil de la narration d’une pierre d’attente logique pour intégrer par anticipation un prolongement à venir (Bernard Mezzadri). Les autres groupements sont plutôt thématiques. Alain Ballabriga et Charles Segal interrogent les voyages d’Ulysse en les replaçant chacun dans un ensemble qui les éclaire : le contexte des savoirs positifs et imaginaires des Grecs d’une part, celui des grands mythes d’exploration aux limites du monde et de l’homme d’autre part. La juxtaposition des deux études montre on ne peut mieux comment les poèmes homériques atteignent une forme d’universalité — et deviennent ainsi comparables aux produits d’autres civilisations, comme les aventures de Gilgamesh —, non par la renonciation aux singularités d’une culture particulière mais au contraire par l’exploration méthodique et sans concession de celles-ci. David Bouvier et Jean Bollack s’attachent à des figures féminines, et au bout du compte Andromaque, qui aurait pu sembler a priori une personnalité moins originale que l’extraordinaire épouse d’Ulysse — plus extraordinaire encore sous ce nouvel éclairage — se révèle non moins embarrassante pour une idéologie qui voudrait camper sur ses valeurs viriles. James Redfield et Evelyne Scheid démontent soigneusement les mécanismes de ces deux institutions-clefs de la société homérique que sont la guerre et le don. Tous deux sont soucieux de marquer la singularité de ces pratiques, tout spécialement en ce qui les distingue des usages que nous regroupons aujourd’hui au moyen de ces notions. Enfin les trois dernières contributions, dont l’une sous forme d’entretien, font la part belle à la théologie : Pascale Brillet-Dubois élargit le champ d’étude en analysant l’hymne homérique à Aphrodite, considéré dans l’univers épique dont il relève et où il enregistre la séparation définitive entre mortels et immortels ; Jean-Pierre Vernant s’interroge sur la signification des mythes homériques et leur valeur formatrice : pour les anciens Grecs bien sûr, mais aussi pour nous encore, aujourd’hui ; Pietro Pucci de son côté met au jour avec une impitoyable subtilité les ambiguïtés sinon les apories de la représentation des dieux chez Homère et l’usage qu’en fait le texte pour son plus grand profit.
Il va de soi que ce « classement » des participants est, comme toute répartition de ce type, scandaleusement réducteur. D’innombrables passerelles permettraient d’enfreindre les limites de nos chapitres. Pour ne pas retenir le lecteur trop longtemps dans des considérations préliminaires, nous n’en citerons que trois : quand, lors de la rencontre entre Priam et Achille, la détermination du référent de la longue comparaison vacille, c’est aussi bien les positions clairement distinctes des deux ennemis, du vainqueur imploré et du vaincu suppliant, qui sont mises en question : l’hésitation « poétique » n’est pas de pure forme, mais remet en cause les statuts sociologiques et les comportements obligés qui y sont liés et que définit fermement d’ordinaire l’idéologie partagée... Et ce qui vaut pour cet exemple que nous empruntons à Richard Buxton est valable tout aussi bien pour ceux qu’éclaire Françoise Létoublon ou, selon l’axe masculin / féminin, David Bouvier : le jeu littéraire n’est jamais gratuit. De même, il n’est guère possible de séparer l’ambition d’exhaustivité que l’épopée manifeste dans sa volonté de tout dire et le désir de tout voir et tout connaître des héros voyageurs : en écho au titre de Charles Segal, l’étude de Luciano Canfora eût pu désigner le poète comme « Celui qui a tout dit » ou du moins « voulu tout dire ». C’est ce désir presque obsessionnel que trahit le pourtant très prudent Ulysse quand, malgré les injonctions de ses compagnons et ses propres appréhensions, il veut absolument savoir à quoi s’en tenir sur Polyphème ; en l’occurrence, les valences du personnage entrent presque en contradiction l’une avec l’autre, si l’on veut bien admettre que le plus habile eût certainement été ici de n’en pas vouloir connaître davantage. Or si, pendant ses voyages extraordinaires, la curiosité fatale d’Ulysse se confond avec les exigences de la visée encyclopédique de l’aède, quand vient le temps de la vengeance, le récit du poète épouse l’intrigue tissée par le héros, par Pénélope et par Athéna. Car la concaténation d’événements qui fonde la cohérence des deux poèmes entretient aussi d’étroites relations avec la volonté des dieux, et donc avec la théologie. Le titre de Philippe Rousseau désignant l’Iliade comme « l’intrigue de Zeus » — de même que « le jeu de Pénélope » désigne, en un écho qui ne doit rien au hasard, la mise en scène du massacre des prétendants — suffit à l’indiquer. Pietro Pucci l’énonce sans ambages en conclusion de sa réflexion : « Le grand dispositif des dieux n’est pas conçu pour intégrer au poème la religion populaire ou aristocratique pratiquée au temps de sa composition, mais pour servir le principe de la conscience que le texte a de lui-même, ce que nous appelons sa poétique. » Comme dans le cas des positions sociologiques, rien ne serait plus faux que de penser que l’aède se contente de dépeindre ou d’illustrer une réalité extérieure : il la constitue et / ou la transforme.

Bemard MEZZADRI


 

 

 

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